Reveillon 2007 - Anouar

Publié le par L'éLément N

clandestins-04-22-elkhabar.jpg31.12.2007
22h15
Casa Port


Le taxi me depose devant la gare, je rentre chez moi. De l'autre coté de la rue, lui s'appretait à tout laisser derrière lui.

Il lui dit au revoir de sa main, de manière maladroite, saccadée, ne sachant pas à quel rythme il devait le faire ni comment utiliser ses doigts. Doigts enraidis par la menuiserie, la plomberie, la mecanique, la maçonnerie. Mais ce sont ces mêmes doigts qui prenaient sa main pour l'embrasser à chaque fois qu'il rentrait à la maison. D'un regard humide, elle fixait son visage de ses yeux ecarquillés. Elle rajuste son foulard que le vent a défait avant de placer timidement ses mains sur ses larges épaules. C'est un homme maintenant. " Allah yerdi 3lik a weldi "

Une enieme déchirure, mais premier adieu. Le coeur en morceaux, elle trouve la force de lui sourire. Pour pas qu'il s'inquiète. Il a déjà assez de soucis comme ça. Sourire maladroit, sourire menteur, entre les deux son cœur hésite.

Vite ! il faut Partir et Vite. Ne pas la voir pleurer, ça pourrait le faire changer d'avis. Ne pas la serrer dans ses bras, ça pourrait le convaincre de rester. Il faut partir. Toutes les portes se sont refermées ici. Il ira frapper à celles d'Outre-mer. Il enfile son sac à dos que la pluie a infiltré pour mouiller ses diplomes. il n'en a plus besoin, ils n'ont jamais servi. Il insiste : " Ne m'appelle pas, tu entends ! j'ai eteint le portable ! ne m'appelle surtout pas ! ça ne servira à rien et tu n'as plus à t'inquieter, tout ira bien."
Elle acquiesce d'un geste de la tête. Les larmes qu'elle retenait jusque là succombent à la gravité et inondent ses joues. Voilà ce qu'il craignait. Il baisse la tête, la dérobant à son regard. Il lui répète de ne pas l’appeler. Il n'a plus son portable. Il est éteint. Elle le regarde, attendrie, disparaître dans la rue. il a gardé la même demarche pressée. Hier seulement, elle l'accompagnait à l'école, ce soir elle l'accompagne à l'exil. Attention aux voitures, il ne faut pas courir !

il accélère d'un pas ferme, volontaire et décidé, se dirigeant vers le port où il embarquera dans quelques heures vers Algesiras, caché dans un container. C'est une nuit pluvieuse et sans lune, le Noir jouera en sa faveur. Il a l'habitude. Il a vecu 25 ans dans le noir. Anouar, ne portait pas bien son prénom.

Elle garde une main levée. il ne faut surtout pas la baisser, il peut se retourner. Lui, jette après chaque trois pas un regard furtif derrière lui. Elle est encore là, debout; le coeur à genou. Alors il accélère le pas, lève son buste pour paraître fort et sûr de lui. Il arrive au coin de la rue et disparait au virage. Son coeur s'arrête quelques secondes; elle réalise qu'elle vient de laisser partir son fils.
Maintenant qu'elle ne le voit plus, il s'arrête. Dégonfle son torse. Ne retient plus sa tête qui tombe entre ses épaules, sous le poids de sa misère. Dans sa main, il serre très fort un objet. Après quelques minutes d'hésitation, il le caresse avant de l'allumer. Il se dit qu'elle peut appeller. pourvu qu'elle appelle. 


07.01.2008
08h30
Nationale 340, Punta Paloma

Le cadavre d'un jeune immigré clandestin de 24-26 ans est retrouvé par des bénévoles de La Croix Rouge, le corps rongé de morsures par les chiens de la Garde Civile espagnole. Il portait un maillot de l'équipe nationale du Maroc, ce qui pourrait renseigner sur sa nationalité. Les autorités rapportent qu'il a été retrouvé mort, serrant un téléphone portable dans sa main, comme s'il attendait un appel.


Certains appellent ça la poisse, d'autres appellent ça la Vie.
Reveillon 2007, réveillons nous.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Plume d ailleurs 08/01/2008 23:39

c est un plaisir de vous lire ,..bons encouragements ! signé: un lecteur