Destins croisés

Publié le par L'éLément N

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    Sur plusieurs générations les aïeux de Houcine étaient paysans agriculteurs, de père en fils ils vivaient de leurs mains et de la sueur de leur front. Abdelkrim, le grand père de Houcine travaillait la terre du Pacha de Khenifra. Enrôlé pendant le protectorat  français, il a fait partie du 8eme régiment des tirailleurs marocains décoré de la croix de guerre. Rentré au pays, il n’hésite pas à reprendre les armes contre l’occupant français et meurt en martyre après la bataille historique de Oued Zem, lors de la fusillade des résistants. Lahcen, le père de Houcine, comme tous les enfants de résistants, fut interdit d’école par le colon, en punition pour l’affront de son père. Il est élevé par sa mère, domestique chez le Pacha,  et son oncle dont il apprendra le métier. Avec la pratique, il devient un artisan très habile dans le travail du cuire, lui permettant d’assurer une vie décente à sa femme et ses 6 enfants. C’est dans cette modeste petite famille que Houcine est né. Il va à l’école publique, dans des classes de 50 élèves, il n’a pas l’ambition de faire mieux que son père, il n’en a ni les moyens ni la motivation. Orienté en BEP, il s’intéresse à la métallurgie et se spécialise dans la production de pièces de haute précision en alliage de tungstène. Au fil des années de travail à la chaine, Houcine est devenu un professionnel : enchainement parfait des gestes et économie de matière, il augmentait la productivité de son usine. Certes la paye était modeste, elle lui permettait à peine de nourrir sa famille et payer les factures, mais Houcine était satisfait parce qu’il était productif et jouait un rôle dans la mécanique sociale. 

Mais voilà qu’un jour le propriétaire de l’usine, appâté par les profits garantis de la part d’une grande firme française, achète une nouvelle machine automatisée. Elle est capable de réaliser les mêmes pièces que Houcine mais beaucoup plus rapidement et avec bien plus de précision. Et comme la machine ne tombe jamais malade, n’est pas syndiquée et n’a pas de famille à charge, il n’y a avait là point d’hésitation. Mais pour amortir les charges d’un tel investissement, des licenciements devaient tomber. C’est ainsi que Houcine fut « remercié ». Il frappa à la porte d’autres usines, leur proposant son expérience, mais elles aussi se sont équipées de la même robotique. Ce qu’il sait faire, personne n’en a plus besoin. Houcine se retrouve désormais sans ressources.

Il est devenu un individu inutile, il est de trop, il est désespéré. Houcine est chômeur.

     Sur plusieurs générations, les aïeux de Youssef protégeaient par les armes les paysans de la région de Fès contre toutes les bandes de pilleurs ou de saccageurs de moissons, en contre partie d’une part des récoltes. Avec l’instauration du Makhzen, les populations locales n’avaient plus besoin des services de la famille à Youssef, ils payaient leurs impôts qui permettaient d’assurer leur sécurité. C’est en témoignage de gratitude envers les bons services de sa famille que Si Abdelm’jid, le grand père de Youssef, fut nommé Pacha de la région de Khenifra par le Sultan, sensible à la détresse des grandes familles qui n’avaient plus droit à leur part des récoltes. Comme la majorité des Oualis et Pachas lors du protectorat français, Haj Abdelm’jid collabore avec le colon pour conserver et étendre ses terres. Après l’indépendance, il est appelé à comparaitre devant la commission d’enquête nationale érigée pour sanctionner les collabos de l’occupation. Malgré les gros chèques offerts aux juges, il est condamné à l’expropriation des terres enregistrées en son nom. Ses fils héritent ainsi des terres de leur père, enregistrées au préalable en leur nom, et adressent une requête au Sultan qui accepte de les faire profiter de la redistribution du patrimoine foncier détenu jusque là par les colons.

Ainsi Si Driss, le père de Youssef, hérite d’une dizaine d’agréments administratifs de taxis et de carreaux dans les marchés centraux qu'il loue respectivement à des chauffeurs et des marchands, moyennant une rentre mensuelle lui permettant de maintenir sa famille au sommet de l’échelle sociale. Il achète de nouvelles terres - qu’il va louer à des investisseurs étrangers – et triple ainsi la fortune de son père. C’est dans cette famille fortunée qu’est né Youssef. Il n’avait pas besoin d’avoir d’ambition vu qu’il vivait déjà au pinacle de la pyramide. Il fréquente les établissements de la mission française sans trop s’intéresser au contenu de l’enseignement, décroche tout de même son baccalauréat STT et hérite de la rente de son père. Il se marie avec la fille de Haj Berrada, riche entrepreneur rbati, pour unir les deux fortunes. Youssef passe son temps à voyager, à jouer au golf et à organiser des soirées huppées autour de la piscine de sa résidence. Il ne travaille pas, il est rentier. De part ses contacts influents, il n’a jamais payé d’impôts pour servir l’intérêt commun, jouant ainsi littéralement le rôle de sangsue sociale. Youssef ne sait rien faire, la société se passerait volontiers de lui.

Il est devenu un individu inutile, il est de trop, il est heureux. Youssef est aristocrate.

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sarah 06/02/2011 21:30



Personnellement, ce qui me choque le plus c'est son silence. J'espère qu'il a une bonne excuse.


Dans l'espoir de vous lire bientôt ;-)



Aahd 05/02/2011 21:02



Ben alors tu vas nous faire attendre longtemps avant de pondre quelque chose de "choquant" comme on aime? Yallah magne-toi et te fais pas prier ! 3afak *_*


T'hella f'rassek.