M A L I K
Tu me manques. Et ce soir c’est trop fort. Malheureusement je ne suis pas suffisemment proche de toi pour pouvoir te murmurer à l’oreille, aussi souvent que je le voudrais, toutes les jolies choses que ton existence m’inspire. De plus je manque de courage pour oser affronter ton regard. Pardonnes moi. Mais écoute. Ecoute bien ce que je vais te dire, parce que c’est mon cœur qui va prendre le relai.
J’aurai tellement voulu être près de maman quand tu es venu au monde. Il y a de ça 9 ans maintenant. Le temps passe vite. Si seulement tu savais comme j’aurai voulu être là, pour vous prendre maman et toi dans mes bras, tout contre moi. Mais je ne l’ai pas fait. Je n’étais pas là. Pire; j’avais pris la décision de ne pas te laisser naître. Je pensais que maman était d’accord, mais tu es là aujourd'hui. J’étais trop jeune et puis pas du tout prêt. J’avais peur de moi, beaucoup plus que de toi. C’est la décision la plus douloureuse que j’aie dû prendre de toute ma vie. Tu n’es pas obligé de me croire (je mens beaucoup à ce qu'on dit) et je ne te le demanderai pas. Je te le dis, c’est tout. Je ne voulais pas que tu viennes au monde. Je ne pouvais pas devenir papa. Je ne sais pas si j’aurais su, ou si j’aurais pu t’aimer. Tu n’en saura rien, moi encore moins. Mais saches que là, ce soir, je t’aime. Et tu le sais. Depuis que j’ai appris ton existence je te le répète, à chaque fois que tu surgis dans mon esprit.
En te condamnant à mourir avant même de t’avoir donné la chance de vivre, je me suis interdit de pleurer alors que mes larmes ne demandaient qu'à bondir. Là, je les appelle pour me soulager, mais elles ne viennent plus. C’est de bonne guerre. Tu apprendras que sur cette terre, nous ne récoltons que ce que nous avons semé et chacun n’a que ce qu’il mérite. J’en suis la preuve. Je n’ai même pas eu le courage d’accompagner maman chez ton bourreau. J’ai été lâche. Je ne voulais pas entendre ses cris, mais hélas ils me tiraillent encore, me déchirent toujours. Elle est partie seule. n’a pas osé. puis a disparue sans me donner de nouvelles. Je ne savais pas qu’elle avait décidé de te garder.
Triste sort que le tien, pathétique est le mien. Je ne peux pas oublier. Tu ne peux pas pardonner. Je ne te le demande pas. Je te demande juste de me laisser en parler. T’en parler. Ce soir.
J’ai froid. J’ai peur. Et je n’ai personne avec qui partager la violence d’un pareil moment.. Il est là et Il m’en est témoin. Tu devras apprendre à Lui parler quand tu ne trouve personne autour, Il t’écoutera. Il m’écoute moi. malgré que je passe mon temps à faire comme s’Il ne me regardait pas. Je l’ai supplié hier, à genoux, pour que ce ne soit pas vrai, pour que tu ne sois pas né, pour que tu ne sois pas de moi.
Me laisseras-tu te prendre dans mes bras, si jamais on se rencontrait ?
Maman m’a dit que tu n’étais pas encore prêt. J’attendrai.
A ce qui parait tu as longtemps demandé après moi ? Et qu’à l’école, on te posait toujours la même question à mon propos. J’ai été profondément affecté en l’apprenant, parce que j’ai vécu la même chose et je m’étais promis de ne jamais faire vivre ça à mes enfants. Mais je ne tiens presque jamais mes promesses. Ta maman te l’as surement dit. Elle a dû, malheureusement, en faire la triste expérience.
Fiston, excuse-moi de ne pas avoir assuré. Je n’ai jamais su être responsable. Mais je n’aimerai pas m’arrêter à des excuses. Tu es déjà grand, suffisemment pour retenir que la vie malmène parfois. Même souvent; très souvent. Et puis aussi qu’elle te bousculera, sûrement plus que tu ne t’y attendra. J’aimerai alors que tu te montres fort, comme ton papa a essayé de l’être. Ne voit dans la difficulté que la chance de te surpasser et jamais l’obstacle. Ne retiens pas tes larmes, pleure à chaque fois que tes émotions seront trop fortes pour se contenter de rester dans ton coeur. Ça soulage. Suit les bons conseils de ta maman, elle m’a beaucoup appris, et n’écoute pas ceux qui te diront qu’un homme ça ne pleure pas.
Parait que tu fais encore pipi au lit. On appelle ça une énurésie. Oui papa est docteur. Je ne sais pas si maman te l’a dit. J’ai toujours été fier de dire aux copains que mon papa était docteur. J’espère, secrètement - parce que je n'en ai pas le droit, que tu sera fier de moi.. Ne t’inquiète pas pour ton énurésie, elle partira toute seule, j’ai moi-même mouillé mes draps jusqu’à l’âge de 12 ans. T’a encore 3 ans devant toi pour battre mon record. J’ai expliqué à ta maman qu’elle devait se montrer indifférente vis-à-vis de ça, qu’elle ne doit pas te blâmer, d’ailleurs ce n’est pas de ta faute. Tu as, tout comme moi, un vécu psychologique qui pardonnerai bien quelques fuites. Moi on me faisait honte, on me ridiculisait devant les copains, croyant que ça me dissuaderait. Comme si je le faisais exprès ! Aah les parents … ce n’est pas pour rien que je suis bourré de complexes. Je ne rejette pas la responsabilité sur eux, loin de là : Personne n’est totalement responsable; mais personne n’est complètement innocent non plus.
Je sais aussi que tu as déjà une fiancée ! Là tu as été plus précoce que papa. En amour, n’écoute surtout pas ce que je pourrai bien te dire, écoute plutôt ta maman. Et ne t’avise pas de me ressembler ! Surtout pas à moi. Apprend plutôt à aimer, comme elle a su le faire. Elle a été mon premier amour, elle le sait. Et probablement le seul, ça je n’ai jamais osé le lui avouer. Elle m’a offert ses plus beaux jours, et je les ai pris en réclamant plus, comme un dû. Ne soit pas comme moi. Trouve-toi une femme responsable et jolie, et prend la décision de vieillir à ses côtés, pour mourir dans ses bras : c’est la plus belle fin que tu pourrais espérer de la vie. C’est ainsi que le meilleur et le plus brave de tous les hommes est mort. Demande à ta maman de te raconter la vie du dernier prophète, tu en sortiras à chaque fois plus grand, plus noble, plus humain.
Ne sois pas vulgaire, quoi qu’il arrive. Même si je sais que tu dois être très en colère, j’ai connu ça, mais ne te bagarre pas à l’école, ne te venge pas de moi sur ta maman, elle t’aime énormément. Elle a tout sacrifié pour toi, pour pouvoir te garder, pour que tu ais la chance de vivre. Tu devras aussi faire preuve de beaucoup de courage et d’indulgence, pour faire face aux moqueries des gosses de ton âge. Enfants, nous sommes impitoyables. Je me souviens de moi. J’en ai pleuré des nuits dans le noir.
Et ne laisse personne t’expliquer ce qu’est le Bonheur, ou te prescrire sa recette, il n’y en a pas. Contente toi de vivre en honnête homme, soit un homme de principes, malgré les moqueries, et tu sera un homme heureux. Je compte sur ta fiancée pour faire de toi un homme comblé, n’ait jamais la prétention de croire que tu pourras y arriver tout seul. Dans cette vie, nous avons besoin d’être deux pour cheminer vers l’Un. Seul, la vie se chargera de te décourager.
Malik, tu es né de l’amour qui a réuni ton papa et ta maman, n’en doute jamais, et ne laisse personne te convaincre du contraire, ou banaliser ce qui, à une période, les avait unis. Tu es loin d’être un accident, encore moins une erreur. L’humain est naturellement médisant, odieux, dur et mauvais, apprend à faire avec. Tu devras, tout comme ton papa, fournir deux fois plus d’efforts, être deux fois plus résistant, deux fois plus courageux, deux fois moins susceptible, mais que cela ne te décourage pas. J’aurai aimé t’épargner tout cela, te protéger de la méchanceté des Hommes, être là pour toi, te faire sauter sur mes genoux. Te gâter de friandises que je t’offrirai en cachette de ta maman, qui te rappellera sans cesse qu’elles font tomber les dents. Hélas, ce n’est pas possible.
Mon garçon, je t’écris ce soir pour essayer de calmer la brûlure. Je brûle pourtant. Je te souhaite la Paix, je te souhaite la Lumière. Que Dieu te garde et éclaire tes pas. Et puis dis à ta maman que je l’ai aimé très fort, comme ce n’est plus permis. Je le lui avais dit juste avant qu’elle ne me quitte, mais je ne suis pas sûr qu’elle m’ait bien entendu. Je le lui ai dit sans dire mot.
Mon fils. Va, vis et deviens ! et ne laisse personne se mettre sur ton chemin..
Ton papa qui t'aime, sans t'avoir jamais vu.