Le Pelerin et la Rose
" On en vient à aimer son désir et non plus l'objet de son désir "
[Nietzsche]
" Nous ne désirons aucune chose parce que nous la trouvons bonne mais, au contraire, nous jugeons qu'une chose est bonne parce que nous la désirons "
[Spinoza]
" Les spectateurs ne trouvent jamais ce qu'ils désirent, mais désirent ce qu'ils trouvent "
[Debord]
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La légende raconte que dans une petite ville au bord de la mer du nom de " hazkrin ", vivait un jeune homme qui aimait les fleurs ... il les aimaient tellement qu'il devint fleuriste pour pouvoir les cotoyer jours et nuits ... il entretenait un jardin exotique fait de toutes les fleurs imaginables, de toutes les couleurs et de tous les parfums ... Chacune avait son charme : l'une contenait la joie de vivre, l'autre symbolisait l'élegance, celle ci inspirait la patience alors que celle là faisait marque de tendresse ... sa voisine était la beauté incarnée qui lui glacait le sang rien qu'à sa vue, alors qu'une autre était la chaleur qui lui faisait oublier son passé glacial ... il aimait la paresse de l'une qui s'éveille au petit jour et se fermait à midi? et la fragilité de l'autre qui ne supporte pas le jour et vivait la nuit ... certaines lui chantaient l'amour alors que d'autres arrivaient même à lui faire apprécier l'ennui... il était comblé : elles lui donnaient sans rien attendre en retour, se sentir désirées par le jeune homme suffisait à enivrer leur Ego. Grace à ses fleurs il était tombé amoureux de la vie, en fermant les yeux au contact de l'une d'elle il oubliait d'un coup tous ses soucis ...Ces fleurs étaient son arc-en-ciel, qui peignait le ciel de couleurs les jours gris ... la vie avec ses fleurs était une poésie écrite à l'eau de rose ... s'était une chanson, où elles ne cessaient de répeter son nom ... les fleurs pour lui étaient une passion ! mais pas une passion déraisonnable : c'était une passion vive et douce .. tout comme ses fleurs.
il passait des heures et des heures dans son jardin ... il VIVAIT dans son jardin ... jardin de fleurs, jardin de rêves, jardin des sens, jardin des c?urs, jardin de SON c?ur ... Jardin de tendresse et de caresses, jardin de fêtes ... Jardin peuplé d'abeilles et parfumé de miel...Jardin aux couleurs d'arc-en-ciel ... Jardin aux doux souvenirs où s'estompaient tous ses soupirs ... Jardin de fleurs pour le plaisir des sens ... mais hélas sans sens du plaisir - chose qu'il n'allait pas tarder à découvrir ... Le jeune homme vivait ivre de plaisir entouré par toutes ces fleurs jusqu'au jour où tellement épris par une rose de son jardin et ne voulant pas que la nuit les sépare, il décida de la cueillir pour la garder à ses côtés ... emporté par ce geste d' Amour mais également d'égoïsme, le jeune homme déracina la rose et l'enveloppa par un tendre ruban de soie pour la garder à ses cotés ... en se réveillant le lendemain, la belle rose avait perdu toute son etincelle, ses pétales hier rouges regorgeant de vie, étaient aujourd'hui devenues sombres et fades ... elle était morte !
La beauté de la fleur résidait dans son caractère impersonnel, c'est au moment qu'on essaye de l'avoir pour soi qu'on la viole ... elle est belle à admirer uniquement, mais dès qu'on se l'approprie on lui hote la vie ... c'était la premiere fois que le jeune homme était confronté à la mort ... il souffrait car il avait senti qu'on lui avait arraché quelqu'un qu'il aimait... un MEMBRE de sa famille - au sens propre comme au figuré - comme si on lui avait arraché un bras, un doigt, le coeur, la moitié du corps.... Cela lui a fait mal, très mal ... et cette douleur, cette violence, il devait impérativement la faire sortir hors de lui : il pleura . ...
" Pourquoi meurt-on " se demanda t il ? Pourquoi nous sommes sur cette terre et quelle est notre place dans le grand ordre des choses ? ... tout d'un coup toute sa vie passée n'avait plus de sens ... il se rendit compte qu'il vivait anesthésié par les plaisirs ephémères, toujours à chercher à combler des envies insatiables, aveuglement et sans frein : la mort l'avait sortie de sa " sécurité " ...Il vivait sous le règne du Plaisir, dans un royaume qui ne compte que des fidèles libres en apparence, esclaves en réalité ... aucun fléau plus mortel que le plaisir des sens n?a été donné à l?homme !
La mort est un guide dans la vie, une boussole car elle indique la direction de " la fin " : elle seule est capable de nous faire remettre en question et modifier nos comportements ... La mort est la clef de lecture de la vie ! elle nous rappelle le but ultime, elle nous empêche de tourner en rond, elle nous empêche d'errer sans savoir où aller, elle nous indique les décisions à prendre car elle nous ouvre les yeux sur le véritable visage de ce monde ... " réveillé à sa vue ", il commença à voir ce monde avec les yeux de son coeur qui a été touché, blessé ... Il compris que " plaisirs éphémères " ne rimeront jamais avec " bonheur eternel ".... Il compris que tant qu'il ne prendra pas conscience de son rôle à jouer et du sens de cette vie , il ne sera jamais heureux : Ce n'est qu'alors qu'il pourra vivre en paix pour enfin mourir en paix ... car ce qui donne un sens à la vie, donne un sens à la mort !
Pour la première fois de sa vie, il prit le temps de prier au lieu de prier parce qu'il avait le temps ... pour prier il n'alla nulle part parce qu'il compris que le 1er lieu de prière était le coeur... prier c'est aimer ... on apprend à prier en aimant, et à aimer en priant ... il entrepris alors un profond voyage au fond de lui même ; au coeur de son corps, et c'est là qu'il entendu un appel ... un appel au pélerinage ... Il compris que sa vie humaine sur cette terre est un chemin vers la mort ; chemin qu'il devait parcourir ... un pelerinage ...un voyage vers le bonheur qui lui a donné rendez-vous à l'arrivée .... Mais sur ce chemin, l?homme s?est perdu... l'ignorence, la cupidité, l'orgueil, le péché ont tellement obscurci son intelligence qu?il ne sait plus le chemin à prendre pour être heureux... Entreprendre ce voyage serait faire un grand acte de foi, pour se confier à son coeur, pour l?écouter, pour le laisser parler à notre corps, pour lui permettre de nous conduire à la source et donc au bonheur ... Et c'est ainsi que le fleuriste devint pelerin !
Notre voyageur s'appretta alors à quitter son jardin, il prépara ses provisions, se saisit d'un bâton assez solide pour l'aider à marquer son chemin, jeta un dernier regard sur ces fleurs qu'il salua d'un tendre sourire d'Adieu avant de s'en aller à pieds, le bâton à la main, sur la route sinueuse de La Destinée...
Des années s'écoulèrent et notre voyageur, bien qu'encore jeune et vigoureux, était terrassé par le voyage et miné par la fatigue... le chemin de la destinée est loin d'être facile et il n'est pas dépourvu d'obstacles ! Il avait bien envie de jeter son bâton et de se reposer au pieds d'un arbre. Mais n'ayant pas vu d'arbre sur son chemin et son lieu de pélerinage l'appelant, il continuait... nourrissant sa patience par la force de la foi et par la confiance en la Promesse...
Mais un jour, toujours trainant les pieds derrière les coups de bâton enfoncés dans la terre pour l'aider à avancer, notre pélerin apperçut sur le côté de la route ... une rose. Mais une rose des plus particulières, si particulière qu'elle retint l'attention du voyageur que pourtant bien peu de choses étaient capables de distraire ! il avait appris à toujours garder le regard au loin, imaginant sa destination pour se détacher de son environnement et oublier les peines du voyage ...
C'était une rose d'une extreme beauté. Sa tige portait pourtant l'empreinte de bien des blessures ! Ses épines, étonnamment aiguisées, n'avaient pas l'air très naturelles : elle les avait developpées en réponse aux agressions du temps... Quant à la rose elle-même, elle était d'un rouge si profond qu'on aurait juré qu'elle se nourissait de sang ! passionnée et perverse ; audacieuse et enivrante; elle avait tout pour attirer l'attention ! Sans dire un seul mot au pélerin, elle a parlé à son coeur, elle lui a dit : passion ... doux souvenirs d'ivresses antérieures... promesses futures ! Ce qui intrigua le plus le pélerin dans cette rose, c'est qu'elle lui donnait toujours du dos et qu'il ne pouvait la voir de face que de loin : à chaque fois qu'il s'en approchait d'un coté, elle se retournait de l'autre ! Il essaya vainement de la contourner pour la voir ne serait ce qu'une fois de face, elle tournait elle aussi pour lui montrer obstinément le dos... elle aimait se faire désirer... et savait si bien le faire ! Et pourtant, une influence magnétique des plus inexplicable attirait notre pélerin vers cette rose singulière. Et malgré l'indifférence de la rose, il la regardait obstinément... plus elle se refusait à lui, plus il s'attachait à elle ... plus il s'acharnait à la voir de face, plus elle se réjouissait de sa présence et de ses efforts pour continuer à lui résister ... Son parfum était des plus envoutants mais si doux et si tendre ... c'était son arme fatale et elle savait s'en servir ... parce que le jeune voyageur malgré tout le temps qu'il consacrait à la rose n'oublia jamais son pélerinage ! D'ailleurs il jetait de temps en temps un regard - vide - vers le chemin qu'il avait délaissé depuis ... longtemps, trop longtemps... il ne comptait plus parce qu'il avait perdu toute notion du temps auprès de sa rose ... il se disait chaque soir qu'il reprendrait son chemin le lendemain mais au premier pas qu'il entreprenait loin d'elle, la rose se retournait d'un elan vif en direction du pelerin, comme pour lui avouer son amour, lui demander de rester parce qu'elle avait besoin de lui.. en fait elle avait besoin de se sentir désirée...
Emporté par l'ivresse de son désir désormais incontrolable, il décida de s'approcher encore plus de la rose, pour mieux sentir son parfum et pour s'en réconforter... Mal lui en prit ! Un parfum ensorcelant, digne des fameuses mille et une nuits, aussi pénétrant qu'une flèche cheyenne dans le coeur; aussi enivrant que les senteurs du paradis ... le voilà déporté, complétement ivre, esclave de ce parfum qui prit de force la possession de son coeur... un coeur que rien d'autre n'occuppait avant à vrai dire, depuis qu'il a quitté son jardin ... le revoilà captif !
Le pauvre pélerin eût bien voulu rester pour toujours à côté de sa rose, il était bien fatigué par son long périple, les bêtes sur la route ne l'avaient pas épargné, son bâton commençait à céder, maintes cicatrices recouvraient son corps et malgré un regard aussi fixe que sa volonté, on y lisait la lassitude et le désespoir... Certes il eût bien voulu rester près de sa rose, pansant sa pauvre et bien malade tige et s'y consolant de ses malheurs, abandonnant son pélerinage commencé bien des années auparavant, jetant à l'eau sa réputation de n'avoir jamais cédé à la tentation, de ne jamais s'être laisser distraire de son chemin qui devait le mener au Paradis... Son paradis était désormais ici, près de sa rose... Il aurait tant voulu y apprendre le bonheur. Mais hélas, l'éblouissante rose gardait obstinément la face tournée de l'autre côté. Elle n'acceptait pas la main du pélerin qui, malgré les épines, s'obstinait à vouloir réparer les traces que le temps et la méchanceté des hommes avait laissé sur la tige de la rose...
Soudain, le pélerin s'approcha encore plus de sa chère rose, pour sentir encore plus profondément son parfum enivrant. Mais à mesure qu'il s'approchait, les épines, déja anormalement grandes, grossissaient monstrueusement comme voulant pénetrer de désir ce corps désormais las, vidé et incapable de montrer la moindre resistance... De désespoir, il s'y enfonçait de plus en plus, blessant impitoyablement son visage et chaque centimètre de son corps.... Il se meurtrissait en vain, à petit feu, la rose restait inaccessible, insensible à ses cris et à ses appels... on aurait même dit qu'elle s'en réjouissait.
Comprenant enfin son malheur, que ce désir charnel ne le ménera qu'à sa perte, que ce sont les doux souvenirs de son jardin d'entan qui n'ont jamais quitté sa mémoire, qui l'encourageaient à vouloir REvivre ces moments d'émotions ... le pélerin pris son courage à deux mains et décida de partir ! Malgré les pleurs de sa chère rose qui devant cette tragique décision, a rangé toutes ses épines en un clin d'oeil et a émit son doux parfum dans une tentative désespérée de le séduire à nouveau; Il déposa un baiser sur l'épine qui l'avait le plus blessé, et ne pouvant même plus saluer sa chère rose d'un regard, il lui donna du dos ... une larme au coin de l'oeil, une goutte de sang au coin du coeur ... avant de reprendre son chemin; la mort dans l'âme, et sur la route qu'il parcourait désormais en se forçant, se voyait désormais un long fil rouge du sang qui surgissait directement de son coeur, traçant son passage et le reliant à sa rose ...
La légende raconte que la rose est restée là ... des siècles et des siècles, attirant et aguichant tout pélerin qui s'aventurait à se laisser distraire de son chemin ... elle vit toujours, elle puise son charme dans cette terre, fertile par le sang déversé par le désir des pélerins, son nom est bon à savoir si jamais vous la croisez sur votre chemin .. elle se nomme : FITNA.
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