Le 21 février 2011, une jeune marocaine de 25 ans s’immole par le feu à Souk Sebt. Fadoua Laroui est
célibataire, mère de 2 enfants et s’est encore fait refuser un logement social par le maire, qui a par ailleurs décidé de détruire le gourbi dans lequel elle logeait avec ses parents et ses
enfants. L’injustice d’un représentant de l’autorité, le désespoir d’une citoyenne sans ressources, un bidon d’essence.. Tous les ingrédients d’un scénario à la Bouazizi. Des langues n’en croient
pas leurs yeux, se précipitent sur l’occasion et appellent à la chute du Régime ! Et.. il ne se passe rien. Les marocains ne suivent pas. Le M20F n’élève pas ses revendications. Un peu comme
dans les cartoons américains quand la mèche se consume jusqu’au tube de dynamite, puis silence, l’explosion prévue ne se produit pas. Certains diront que c’est parce que les marocains sont plus
intelligents, les autres diront que c’est parce qu’ils sont des froussards. Mais en fait, si l’histoire de Fadoua n’a pas pu décrocher sa majuscule pour faire basculer l’Histoire du Royaume,
c’est parce que les marocains, dans leur grande majorité, n’ont pas de problème avec le concept de la monarchie pour aspirer à changer de Régime. Face à eux, une minorité de républicains ne rate
pas une seule occasion pour vendre son idée. Les conservateurs sont clairement dans le camp monarchiste, alors que les progressistes marocains se retrouvent dans les 2 camps. Je vous offre mon
analyse.
Si Mohammed V était admiré pour des raisons que l’on connait tous et si Hassan II était craint pour des raisons que personne n’ignore, Mohammed VI est plutôt aimé et protégé par la grande majorité des marocains. Cet amour a commencé bien avant son intronisation, il était encore prince et déjà proche du peuple. On pouvait le croiser en ville ou à la plage, au milieu des marocains et l’échange verbal était possible. Une fois sur le trône, il a eu droit à cette protection populaire qui continue toujours. Il était aimé, il était jeune, l’air fragilisé à sa première sortie médiatique après la mort de son père et n’avait pas le bagage politique pour la lourde tâche qui lui était désormais confiée. Il devait succéder à Hassan II, le charismatique, et hériter d’un Maroc féodal, boiteux, aux institutions funèbres et avec une classe politique dressée par le Roi de droit divin Hassan II et son valet Basri. Le jeune monarque a tout de même su briller très tôt, en mettant de son coté les pauvres et les handicapés, en réformant le code de la famille, en amorçant la réconciliation avec le passé (IER, visites dans les provinces du Nord..), en libérant la presse et les détenus d’opinion avec à leur tête Sheikh Yassine, et en épousant « une fille du peuple », tout ceci sous le regard protecteur des marocains. Bien entendu personne n’est parfait, il a ses erreurs aussi, la principale peut être était de privilégier la camaraderie à la compétence. Mais plus de 90% des marocains (selon Le Monde) voient d’un bon œil le règne de Mohammed VI. Et la montée en flèche du parti « de l’ami du Roi », le PAM en 2009 alors qu’il était tout fraichement créé, prouve encore une fois que pour le marocain, tout ce qui vient de Sa Majesté est bon à prendre.
Les marocains n’aiment pas qu’on touche à leur Roi et à leur religion. Un débat est permis, mais pas qu’on leur force la main. Quand El Glaoui et le général français Guillaume avaient décidé d’écarter Mohammed V et le remplacer par Ben Arafa, la rue marocaine était en feu et a réussi à forcer l’abdication de ce dernier, contraint à l’exil en France après 2 ans de règne. El Glaoui devra embrasser les pieds de Mohammed V pour que le peuple lui pardonne.
L’attachement des marocains au Trône et à la religion d’Etat ne date pas d’hier, et les raisons originelles ne sont pas spirituelles mais socio-économiques. Le Maroc n’est pas sorti indemne du Moyen-Âge, les famines et les épidémies se relayant à une époque préindustrielle où l’agriculture incertaine et le commerce des denrées étaient les principales sources de subsistance, le pays s’est fragilisé démographiquement et économiquement. L’unité territoriale s’effritait petit à petit au profit d’une organisation de plus en plus tribale. A l’époque, les paysans qui travaillaient la terre avaient besoin de protéger leurs biens contre les voleurs de récoltes, et cette protection était assurée par les Emirs en contre partie d’un quota sur les moissons. C’est de là que naquit la fidélité paysanne aux familles régnantes qui garantissaient la stabilité et la sécurité sur les territoires qu’ils gouvernaient. L’expansion européenne en Afrique donnera le coup de grâce à l’économie marocaine. Le Maroc perd d’abord son versant méditerranéen puis atlantique. Les Ottomans occupent l’Est et les européens colonisent l’Afrique subsaharienne. L’étranglement économique est de plus en plus asphyxiant car le Maroc est désormais court-circuité du trafic commercial entre le Sud et le Nord. Les caisses du Royaume sont désormais privées des retombées de la médiation commerciale. C’est là que les zaouïas entrent dans la scène politique. Au sein d’une société marocaine croyante mais désespérée, qui n’a plus de portes auxquelles frapper à part celle du Ciel, les zaouïas jouent alors un rôle économique et social capital, en organisant la Zakat assurant une redistribution plus équitable des richesses, elle partage et donne à exploiter des terres, veille à la bonne gestion des récoltes, lutte contre la corruption, verse des subventions aux familles déshéritées et prend en charge les orphelins. Devant l’adhésion massive des marocains autour de ces zaouïas, la récupération politique ne s’est pas faite attendre et la plus forte alliance qu’a connu le Maroc prendra naissance : le Pouvoir allait assoir sa légitimité dans la Religion. C’est la naissance des dynasties chérifiennes. Et depuis la confusion entre le politique et le Sacré est entretenue. Mais il était désormais gravé dans les consciences que le trône et la Religion ont évité à ce pays une dislocation certaine, et devenaient dès lors les symboles de son union et sa stabilité. Cet héritage sera transmis de génération en génération et donnera le courant conservateur.
Voilà pourquoi le mouvement du 20F, qui s'est presenté comme un courant progressiste, a été mal accueilli par les conservateurs, car ils voulaient éviter un raccourci trop facile et l’amalgame rapide avec ce qui s’est passé lors d’un printemps qui a débuté l’hiver dernier en Tunisie et en Egypte et qui a abouti à la chute des 2 Régimes. Les marocains veulent le changement, mais avec et derrière leur Roi. Et c’est pour cette même raison que pour la majorité, tout discours de Sa Majesté sera historique. Ensuite le « Makhzen » sait instrumentaliser cet attachement des marocains au trône, et le M20F a péché en ne communiquant pas suffisamment sur ses réelles intentions de réformes, et puis ses « mauvaises fréquentations », disons-le comme ça, ont fini par lui coller l’étiquette d’antimonarchique islamophobe. Beaucoup des marocains qui vont voter Oui au référendum d’aujourd’hui voteront Oui pour la monarchie et l’Islam et non pas pour le texte de la Constitution. C’est triste, mais vrai. Et toute démarche revendicative à l’avenir doit tenir compte de ce contexte particulier. Non pas l’accepter et faire dans le populisme ou la démagogie, mais préparer le terrain en élevant le niveau de conscience politique général. Et ceci est le rôle principal des partis politiques. Ai-je changé de discours ? Je ne pense pas. Mon idéal est toujours le même : une monarchie parlementaire pure. Mais quelle monarchie parlementaire peut-on espérer sans réels parlementaires ? Et ça je l’ai écrit après le discours royal du 9 Mars : le Roi a répondu à l’aspiration de son peuple, il n’est pas réfractaire à la réforme de la monarchie, nous devons nous tourner vers les partis politiques et les forcer à faire leur 20F interne si l’on veut aspirer à une réelle démocratie moderne.
Aussi, il est intéressant de constater que beaucoup de marocains ne veulent pas d’une monarchie symbolique, un Roi sans pouvoir est perçu comme un Roi faible. Et notre héritage monarcho-islamique y est pour quelque chose. Notre Histoire est celle de la victoire de l’individu sur les institutions. La personnalisation du Pouvoir a fini par délégitimer la classe politique ainsi que toutes les institutions au point que les marocains ont peur de la délégation du Pouvoir aux partis politiques et beaucoup s’y opposent ; car ne veulent pas que l’exécutif tombe entre ces mains malhonnêtes et incompétentes. D’autant plus que ces partis n’ont rien fait pour lutter contre cette désaffection mais l’ont plutôt confirmée à chaque fois que la perche leur était tendue. La plus grosse déception qui a discrédité définitivement même la gauche marocaine était le gouvernement de l’alternance avec El Youssoufi. Les marocains ne croiront plus désormais en leurs politiciens, qui ne semblent plus s’investir que pour s’engraisser. Devant ce drame, « Vous ne pouvez pas en vouloir au Roi de remplir le vide » comme dirait Mohamed Ziane.
Ce qui intéresse les marocains c’est le concret, pas le concept : ils voient un Roi hyper actif et une caste politique ronflante et corrompue. Voilà pourquoi une monarchie parlementaire, à l’européenne, ne semble pas être la bienvenue dans les discussions sur les terrasses de cafés marocains. Non pas que les marocains ne méritent pas la démocratie, ou qu’ils n’y sont pas encore prêts ; mais juste qu’ils ne veulent pas encore de ce modèle, pour décider de l’adopter. Il faudrait pour cela que les partis regagnent la confiance des électeurs, pour pouvoir faire du parlement le socle de notre organisation politique.
La majeure partie des progressistes marocains, de culture et d’éducation francophile, ont soit la mémoire soit la culture courte quand ils veulent omettre cet héritage et cet attachement non seulement à l'institution monarchique mais aussi à la personne du Roi. Les progressistes ont eu tort de ne pas prendre en compte la légitimité du courant conservateur marocain. En voulant l’éliminer en le traitant de rétrograde, au lieu de négocier avec, ils ont transgressé le principe même de la démocratie à laquelle ils appellent. Personnellement, je pense que la coexistence des deux est salutaire : sans les premiers, le Maroc ne progressera pas et sans les seconds il perdra sa stabilité ou du moins son identité. En politique, comme en biologie, tout appareil a besoin pour son fonctionnement de l’équilibre garanti par la synergie entre un « feedback positif » et un « feedback négatif », alors que ces rétroactions ont des objectifs conflictuels. Mais c’est justement l’affrontement et les conflits, que permet la démocratie, qui en font un moteur de développement, sans chaos; à l'image des monarchies parlementaires scandinaves.
Les progressistes ont raison par ailleurs de faire le constat de la schizophrénie sociale ambiante et constitutionnalisée. Mais ils se trompent quand ils concluent que les marocains ne veulent pas s’ouvrir, se moderniser. Rappelez-vous les couscoussiers en guise d’antenne quand les paraboles étaient encore interdites au Maroc ! C’était bel et bien une volonté affichée de changement, de curiosité et d’ouverture sur un autre monde. Et si jusqu’à maintenant cette ouverture ne se limite qu’au divertissement et la consommation, elle touchera les consciences politiques tôt ou tard. Ce qui sauve le Maroc de la violence que connaissent les autres pays arabes dans leur quête de liberté, c’est justement cette schizophrénie. De par notre mosaïque culturelle, nous avons appris à tout intégrer, jusqu’à la colonisation. Durant des siècles les marocains, pour rester unis, n’ont presque rien rejeté, et presque tout intégré. Maintenant ils somatisent, les contradictions intégrées refont surface et s’expriment. M’étant intéressé de près à la psychanalyse, je vous rassure : c’est le début de la guérison. A condition que l’on respecte le temps qui lui sera nécessaire.
Et pour finir ce petit tour d’horizon, on ne peut comprendre le cas Maroc si l’on ne le place pas dans la dynamique internationale. Quel changement conséquent pour le Maroc tant qu’on ne parle pas de la mafia franco-makhzenienne, continuité de la Françafrique de De Gaulle, qui cherche le monopole de l’économie nationale ? Quel changement réel sans comprendre le choix des alliés privilégiés du Royaume: la France et les Etats-Unis, ou plus basique encore : comprendre ce qu’est et comment fonctionne le « Makhzen » ?
Se trompent ceux qui pensent qu’on change une société par une Constitution, ou que l’on peut faire tomber une organisation rodée (le Makhzen), en marche depuis presque un siècle (protectorat français) et dont le fonctionnement a appris au fil des décennies à s’automatiser, se décentraliser et s’autonomiser. C’est une évidence : il faudra du temps, beaucoup de temps. Les expériences tunisienne et égyptienne en sont l’exemple : Ben Ali et Mubarak sont tombés mais le fantôme de l’ancien Régime habite toujours le Pouvoir. Le combat pour la souveraineté est un combat sans fin, parce qu’il faut affronter à la fois les forces de l’ombre internes et les lobbys étrangers.
La démocratie est un processus, une construction. Peut être que les jeunes générations élevées sur le net, qui n’ont pas connu le papier calque et le papier carbone, habituées à la rapidité d’un copier/coller en 2 clics, pensent qu’en politique les choses se passent avec la même vitesse. Qu’il suffit de copier un modèle qui a fonctionné là-bas et de le coller ici pour que ça marche. En médecine, on parle de rejet de greffe quand la compatibilité n’a pas été soigneusement étudiée entre le receveur et son greffon.
Mes amis, nous avons du khobz sur la planche !
Wa koulou doustourine wa antoume bi khayr.
Ceux qui appellent à une Assemblée Constituante ignorent surement que cette dernière a pour rôle de donner une nouvelle
Constitution à un pays où le Régime a été destitué, ou au mieux quand ce dernier est en péril (guerre civile, invasion..) ou en rupture (coup d’Etat..). Dans le cadre d’une réforme, comme c’est
le cas chez nous, c’est une commission qui est soit nommée soit votée qui s’en charge; et les 2 sont démocratiques comme nous allons le voir.
Dans le cadre d’une démocratie représentative, il existe un principe démocratique simple : le peuple va choisir parmi les candidats qui se présentent, des représentants en qui il se retrouve et qu’il juge donc aptes à le « représenter ». C’est une sorte de procuration. Ensuite, les lois que vont décréter ces délégués ne peuvent pas être soumises à un référendum populaire, puisque ceux qui les ont promulgué ont eu l’accréditation et la confiance de la majorité du peuple pour mener cette tâche. Le double vote ou le « contre-vote » discrédite le principe de représentativité. Par ce mode d’expression (l’élection de représentants) les électeurs sont les auteurs des lois en vigueur. Et les auteurs (même indirects) de lois sont moralement contraints de s’y tenir.
La deuxième option est de désigner une commission qui devra présenter un « projet ». Comme le peuple n’a pas été sollicité dans le choix des membres de cette commission, il devra s’exprimer sur le travail de cette dernière, par le biais d’un référendum populaire.
En démocratie représentative, on ne peut voter indéfiniment avant et après un même projet. Soit que l’on vote des représentants dont le travail est directement mis en pratique, soit l’on vote pour juger le travail d’une commission désignée. Tant que le peuple est consulté (pour désigner la commission ou juger son travail) et sa volonté respectée, nous sommes en démocratie.
Personnellement je préfère juger un travail plutôt qu’élire ses protagonistes. Surtout que chez nous, il n’y a pas foule en matière de représentants. Et les rares qui existent ne sont pas connus par l’écrasante majorité des marocains. De plus, le fait d’opter pour le vote d’une commission d’une si grande importance peut élire des personnes qui jouissent d’une grande sympathie populaire, mais qui n’ont pas la qualification nécessaire pour rédiger un texte aussi technique. Sans oublier la possibilité que certains opportunistes y mettent le prix, comme c’est monnaie courante lors des législatives, et on se retrouvera avec une assemblée d’incompétents et de corrompus chargés d’offrir aux marocains le texte fondamental qui organisera les pouvoirs publics et garantira leurs droits ! Et pour rester dans le délire, même élus par le peuple, quelles garanties qu’ils ne seront pas tentés de faire plaisir au Roi, comme toute la classe politique marocaine contrainte au béni-oui-ouisme devant ce soit disant « monarque absolu » (pour reprendre le terme préféré de Benchemsi)?
Le choix d’une commission désignée par le Roi, sur avis de ses conseillers, dont le travail sera proposé au vote des marocains me paraît être un choix plus adapté à notre crise actuelle de crédibilité et de confiance politique. Et puisque le dernier mot reviendra au peuple, cette option n’est pas moins démocratique que la première. Certes l’Etat n’a pas opté pour ce choix par soucis démocratique, mais parce qu’il fallait faire vite et annoncer le début des réformes vu le vent de jasmin qu’ont un peu trop reniflé jusqu’à l’ivresse certains leaders du M20F, capables désormais de mobiliser des milliers de marocains. L’organisation d’un vote et de sa campagne pour une assemblée qui se chargera de la rédaction constitutionnelle allait prendre beaucoup de temps. Soit ! En politique, les finalités importent plus que les intentions. Il nous faut juger le travail.
Ensuite, il faut avouer que cette commission a été à la hauteur de sa tâche. Déjà elle a eu une démarche participative, vu qu’elle a auditionné les partis politiques, les forces syndicales, les associations et les organisations de la société civile, ainsi qu’un bon nombre de jeunes blogueurs marocains dont les écrits s’intéressaient à la chose publique marocaine. Ils auraient reçu plus de 180 mémorandums portant les revendications de marocains dans toute leur pluralité. Et il suffit de jeter un coup d’œil sur les mémorandums soumis par les partis politiques pour se rendre compte que la commission est allée plus loin et qu’elle a été plus représentative des aspirations démocratiques des marocains que leurs représentants officiels. Voilà pourquoi je regrette la décision du M20F et de l’AMDH d’y participer, je pense que la commission serait allée encore plus loin si ces militants bien dans leurs bottes et ayant la rue derrière eux, avaient accepté d’avoir une démarche participative.
Ceux qui reprochent à la commission d’avoir uniquement reçu les doléances des acteurs politiques sans les avoir fait participer à la rédaction du texte n’ont peut être jamais été amenés à rédiger un texte en groupe. La consultation a intérêt à être la plus large possible, mais pour le bien du texte, la rédaction se doit d’être limitée à un nombre restreint de personnes, on ne peut être 200 individualités à écrire un seul texte. Il n’y aura jamais consensus.
Ce débat sur la méthodologie mis de coté, il ne faut pas oublier que c’est la finalité qui compte, c'est-à-dire le contenu du texte ; peu importe son auteur. Répond-il aux aspirations populaires ? Il faut juger le texte pour ce qu’il offre et non pas le rejeter d’office parce que l’auteur n’est pas à notre gout. Pour le petit exemple historique, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, qui est un texte d’une haute qualité démocratique a été rédigé par un comité de rédaction désigné. Et dont faisait partie Stéphane Hessel, auteur du très vendu « Indignez-vous !» dont se réclament beaucoup de jeunes rebelles militants, qui semblent avoir oublié qu’il a écrit juste après « Engagez-vous ! »..
Et pour finir, et avant de vous donnez rdv pour une analyse du contenu de ce projet constitutionnel, je vous rappelle que le vote du vendredi prochain concerne uniquement le texte de la Constitution, si oui ou non vous voulez que cet écrit remplace celui de 1996. On ne vous demande pas de voter pour ou contre les agissements récents d’un Makhzen qui a du mal à se débarrasser de ces vieilles habitudes despotiques. Si dans le nouveau projet, vous jugez qu’il existe des outils pour justement réformer ce makhzen, voter Oui c’est voter contre ses procédés. Ne faites pas d’amalgames et de raccourcis faciles, jugez le texte. Le référendum n’est pas un règlement de comptes, c’est un comptage qui cherche à sonder l’avis des citoyens. Boycotter veut dire ne pas donner son avis. C’est démissioner de son métier de citoyen. Manifester à un moment n’est plus suffisant, ça ne nécessite que de bonnes semelles et de la salive. S’engager en démocratie par contre requiert un bagage politique qui fait gravement défaut au sein de notre jeunesse, même chez les manifestants les plus chevronnés. Ce n'est pas révolution qui est noble en elle même, mais ce qu'elle revendique.. Sinon d’autre part, il est légitime de s’inquiéter pour la transparence de ce vote ; mais soyez sûrs que s’il y a fraude, nous nous lèverons tous pour la dénoncer. Mais svp, avant de vous enorgueillir d'être libre de choisir, réclamez d'être libres de penser. Et ne vous faites pas avoir par ceux qui considèrent qu'un électeur de gagné vaut mieux qu'un citoyen de perdu.
Le dernier mot vous appartient, mais en politique, comme en nourriture, si nous n’aimez pas, vous avez le droit de le dire, mais n’en dégoutez pas les autres.
« Nous devons apprendre à
vivre ensemble
comme des frères,
sinon nous allons mourir tous
ensemble comme
des idiots »
[Martin Luther King]
Cher Journal,
Je t’écris cette lettre parce que plus personne ne veut écouter. Et comme j’ai des choses à dire, autant que ceux qui ne cherchent que mon adhésion à leur camp, peu importe que je réfléchisse, j'ai décidé de t’écrire ces lignes. Parce qu’il faut que l’on se réconcilie, nous autres les marocains. Cela fait des mois que nous sommes en froid, à nous faire la guerre chacun dans sa tranchée. Chacun parlant de et au nom de l’autre, confortable dans son ghetto intellectuel, sans jamais avoir pris la peine d’échanger. Et je t’avoue que cela commence à peser lourd sur notre Maroc. Ce Maroc qui, au fond, nous a poussé chacun de son coté à sortir de l’anonymat pour le défendre, chacun à sa manière. Et c’est parce que je suis convaincu que nous partageons cette même motivation que je fais ce premier pas aujourd’hui, pour que l’on se réconcilie. Pardonne la longueur, c’est le cœur qui va prendre le relai.
Non pas pour que l’on partage, après ces réflexions, les mêmes opinions ou le même positionnement politique. La dualité des avis est nécessaire pour l’avenir démocratique de notre pays. Le but de cette lettre est uniquement un plaidoyer pour que cesse la diabolisation entre nous et que, au lieu de passer notre temps à nous tirer dessus, que l’on tire plutôt ensemble un trait sur les préjugés qui règnent de part et d’autre. Oui, nous avons besoin d’une réconciliation nationale pour que l’on construise le Maroc de demain. Pluriel. Détruisons des murs et construisons des ponts. Et si nous ne sommes pas obligés de nous entendre, nous devons tout de même nous écouter.
Il s’agira d’abord de mettre un terme à cette ambiance de tribunal qui règne entre nous depuis des mois. A ces accusations infondées, à ces réactions passionnelles et à ce chantage odieux qui nous prive de notre passeport marocain dès que l’on décide d’avoir un avis sur le mouvement du 20 février, nous devenons systématiquement le traitre de quelqu’un. Chacun étant convaincu que son camp détient le monopole du patriotisme. Si l’on est pour ce mouvement, c’est que l’on sert un agenda étranger, même à notre insu. Si l’on est contre, c’est que l’on est mkhazni, sans le savoir. Mais cher Journal, la grande majorité des marocains qui discutent et débattent sur les terrasses de cafés ou sur la toile ne sont ni des agents du Makhzen ni des complices du Polisario. Ce sont des marocains qui se sont forgé leur propre opinion sur l’idéal politique au Maroc en fonction des informations qui sont arrivées à leurs oreilles, et l’expriment librement. Et nous devons défendre et garantir ce droit à l’expression pour tous, sans être taxé d’ennemi du Maroc parce qu’on a osé discuter des pouvoirs du Roi ou parce que l’on est convaincu de la pertinence d’une monarchie exécutive. Notre marocanité se juge selon notre engagement, qui est le refus de jouer le rôle du spectateur et non pas selon notre positionnement dans le débat.
De même, le combat pour le changement au Maroc n’est pas une lutte des classes, il n’oppose pas les riches aux pauvres. Le 20 février n’est pas le camp des démunis qui réclament leur pain et ses opposants ne sont pas la caste des riches qui veillent uniquement à conserver leurs privilèges. Il y a de ça, évidemment, mais sur la question du changement la société marocaine n’est pas ainsi économiquement bipartite. Rien qu’à l’image de Miloud Chaabi le milliardaire, qui en a marre d’être le concurrent de celui à qui il est censé prêter allégeance, ou Karim Tazi le patron de Richbond et fervent militant des droits de l’Homme, qui sont sortis manifester au coté des jeunes le 20 février 2011. Et puis de l’autre coté, les vidéos de « moul cha9our » montrent très bien que dans le camp des anti-20 février ne résident pas que les bien-nés.
Les opportunistes existent partout et les 2 cantonnements ne vont pas faire exception. Al Adl wal Ihsane, la gauche radicale (Annahj) et les libertins ultra-libertaires surfent sur la vague progressiste du 20 février et ont tous les 3 mis de l’eau dans leur vin, pour essayer de diluer leurs revendications impopulaires dans celles du mouvement: les adlistes pour renforcer leur dossier de négociation avec le Palais, les léninistes qui jouent la montre pour convaincre de la nécessaire République marocaine et enfin les français du Maroc pour vivre dans le Royaume comme en Occident. Dans l’autre tranchée, beaucoup vont s’opposer au mouvement du 20 février et défendre le statu quo uniquement pour conserver leurs propres intérêts : la caste qui vampirise les richesses du pays, les pseudo-intellectuels et hommes politiques qui marchandent une place à la Cour et puis tous les petits hors-la-loi, qui à coups de fraudes fiscales, corruption et tous les autres moyens illégaux arrivent à arrondir leur fin de mois. L’instauration d’un Etat de Droit au Maroc les privera de tous ces extras, punissables par la Justice.
Cher Journal, quand je classe les Adlistes et compagnie dans le rang des opportunistes, c’est en prenant comme référentiel les revendications originelles du mouvement du 20 février qui ne correspondent pas au projet de société pour lequel ils militent. Néanmoins, toutes ces entités et ces courants idéologiques doivent avoir le droit à la parole, comme toutes les forces vives de ce pays : Nous ne devons plus avoir peur des idées.
Mais si tous ceux là existent au sein du mouvement, ils ne forment pas l’unanimité. La grande majorité des marocains qui descendent dans les rues sont les victimes du Système, qui souffrent du faible pouvoir d’achat, le non accès aux soins, la marginalisation et le chômage. Ce sont des intellectuels qui aspirent à un Maroc moderne où règne Justice et prospérité pour tous. Ce sont des militants pour les droits de l’Homme qui veulent un quotidien dans la dignité pour chaque marocain.
De même, je sais pertinemment que dans la foule des royalistes, rares sont les ennemis de la Nation. La grande majorité porte des aspirations très nobles. Ce sont des conservateurs, de toutes les classes sociales, qui défendent les constantes du pays – seules garantes de sa stabilité à leurs yeux. Ils veulent protéger ce qu’il ya de bon dans notre patrimoine et notre culture. Préserver cette flamme du Sacré et ces traditions qui animent notre vie sociale pour éviter qu’elle ne succombe aux torrents du libéralisme économique, responsable de cet individualisme nouveau, rongeur et consumériste qui rend le quotidien marocain de plus en plus matérialiste et le vide de toute spiritualité. Et Ils ont raison de se battre, seulement ils se trompent d’ennemis.
Ils ont tort de stigmatiser tous les marocains qui sortent crier leur misère dans la rue, tout comme beaucoup de jeunes du 20 février se trompent en ne brandissant pas le drapeau marocain dans leur manifestation, tout comme ils se trompent en traitant tous ceux qui veulent voter Oui lors du prochain référendum d’esclaves, d’idiots, de corrompus ou de soudoyés du Makhzen. Chacun des 2 camps entretient les craintes et les préjugés de l’autre. Et il est temps d’y mettre un terme.
Cher Journal, les anti 20F reprochent à ces jeunes leur jeune âge, alors que Abderrahim Bouabid n’avait que 17 ans quand il intégra les cellules nationalistes et Mehdi Ben Barka 22 ans quand il participa à la création du Parti de l’Istiqlal avec Abdellah Ibrahim qui en comptait 26. Et ce sont ces mêmes « brahch » qui vont oser réclamer par écrit l’indépendance du Maroc, signature qui leur coutera des années d’emprisonnement. Il est vrai néanmoins que le jeune âge de certains leaders du mouvement du 20 février est derrière cette nouvelle ivresse révolutionnaire qui a dilué leur discernement ; mais qui ne perdrait pas la tête à un si jeune âge s’il passait de l’anonymat à la célébrité en si peu de temps, grâce aux réseaux sociaux comme facebook ?
N’en demandons pas trop au mouvement du 20 février. Il s’est présenté comme une force protestataire et donc n’attendons pas de lui de devenir une force de proposition. D’ailleurs pour cela, le mouvement devrait se transformer en parti politique, hors cela est impossible pour la simple raison que les forces qui le constitue sont antonymes les unes des autres : les léninistes communistes qui veulent déchoir le bourgeois pour imposer la dictature du prolétaire, les adlistes partisans de la Khilafa légitimée de Abdeslam, les islamistes qui ont privatisé Dieu et comptent appliquer la charia, les laïcards qui veulent en finir avec la religion d’Etat, les monarchistes qui ne demandent qu’une réforme plus parlementaire, les progressistes qui rêvent d’un Etat de droit, les mouvements berbères qui réclament leur dus et puis des milliers de marocains derrière, qui savent ce qu’ils ne veulent pas mais ignorent encore ce qu’ils veulent.. Ces courants sont unis dans la contestation contre un ennemi commun le « Makhzen », mais ne convergent pas du tout vers un même projet de société. Je te laisse imaginer cher Journal si jamais l’on en arrivait à une destitution du Régime, comment ces courants – qui se présenteront tous comme légitimes – vont diviser le Maroc et les marocains. Voilà pourquoi je reste critique vis-à-vis du dernier virage qu’à connu le mouvement, et je ne partage pas certaines de ses décisions : Il a mal agit, à mon humble avis, en refusant l’invitation de la commission de Mennouni pour prendre part au débat sur la nouvelle Constitution. Même en guerre, on négocie avec son pire ennemi. Un citoyen a une démarche participative, un citoyen s’engage, il ne boude pas. Je me demande à quoi aurait ressemblé la nouvelle Constitution si le M20F, l’AMDH (l’Association Marocaine des Droits de l’Homme) et le PSU (le Parti Socialiste Unifié) avaient remis aussi leur mémorandum à la commission tout en continuant à maintenir la pression de la rue pour que leurs requêtes trouvent une place dans le nouveau texte ?.. Mais malheureusement le mouvement a refusé de s’ouvrir, il s’est transformé petit à petit en un plébiscite pour la démocratie mais sans démocrates. Il a hérité de la politique de la vision unique de nos amis communistes (annahj) qui a accouché de la décision du mouvement de boycotter le référendum. Aller voter pour un communiste, c’est comme assister au sermon du vendredi pour un athée. La position du mouvement est tranchée et tranchante : Si l’on ne boycotte pas le référendum, nous sommes un ennemi de la Nation, à poursuivre dans les tribunaux selon certains leaders. Le mouvement s’est sclérosé, n’accepte plus la critique. Il a hérité en plus de la politique de victimisation de nos amis adlistes au point que le mur du groupe officiel sur facebook n’est plus qu’un mur de lamentations où tous les maux de la société sont mis sur le dos du Makhzen, devenu omnipotent et omniscient au point qu’il se cache derrière tout « Oui ».. On ne prend plus la peine de recentrer les discussions, de rappeler les revendications originelles inchangées, il n’est presque plus question de monarchie parlementaire, on y discute maintenant de plus en plus de République. Les monarchistes du mouvement sont de plus en plus exclus des prises de décisions du Mouvement, dont la radicalisation et l’autisme lui font perdre chaque jour de sa crédibilité auprès du peuple marocain et son élite intellectuelle. Le mouvement est en crise et c’était probable : la protestation dure depuis plusieurs mois, les récupérations et la radicalisation donc prévisibles.
Quand on habille notre position d’un patriotisme moulant, notre adversaire idéologique est vite présenté comme l’ennemi de la Nation. C’était l’erreur des anti 20F, maintenant l’amalgame est bilatéral, et c’est notre Maroc qui va payer les pots cassés. Tout ce que l’on reprochait aux détracteurs du mouvement, est devenu le fusil d’épaule du 20F : propagande, désinformation, rejet et rabaissement de l’avis de l’autre. Le mouvement a besoin de se ressaisir, de s’entourer d’experts et d’intellectuels pour qu’ils l’encadrent, tout comme l’AMDH avait fait à ses débuts. Il ne faut pas laisser tomber ce mouvement contestataire, et il ne faut surtout pas le faire taire, on ne jette pas le bébé avec l’eau du bain. Le 20F a permis au processus démocratique au Maroc de renouer avec les débuts du règne de Mohammed VI (création de l’IER, libération des détenus d’opinion, le code de la famille, liberté de la presse..) avant que l’étau ne se ressert. Qu’on le veuille ou non, Mohammed VI n’est pas Hassan II. A la première demande populaire, il ouvre le chantier de la Constitution. Il n’a pas fait le choix de la répression violente, comme en Tunisie, Egypte, Lybie, Yémen, Bahreïn et Syrie, puisque l’ordre a été donné pour que les forces de l’ordre soient déshéritées de leurs armes à feu lors des manifestations. Une décision très sage qui prouve qu’au Maroc il existe (encore) des têtes bien faites. La violence a été de mise à un moment, et elle est condamnable et inexcusable, et devra faire l’objet d’une enquête quand la situation démocratique du Royaume sera plus sereine. Mais la monarchie, en acceptant de se réformer, aura permit au Maroc de se réconcilier avec la modernité. Et le mouvement du 20F se doit d’être salué pour avoir mis fin à une léthargie qui allait nous être fatale à cause d’un conservatisme d’intérêts, et pour avoir dépoussiéré et sorti sur la scène politique nationale, des dossiers oubliés dans les cartons des « futures réformes inshallah ». Mais je persiste à croire que les freins du mouvement, pour gagner en représentativité, sont ses forces vives: Al Adl wl Ihssane et l’extrême gauche qui n’aspirent pas à établir au Maroc le même mode de gouvernance que celui proposé par le mouvement, et le soutiennent donc comme la corde soutient le pendu. Il faut que le M20F sorte de cette spirale contre-productrice qui veut faire du militantisme pratiquement un métier dont l’activité principale est de marcher chaque dimanche, et veut nous convaincre que le boycott est une décision sage et contextuelle, alors qu’elle émane de personnes qui ont toujours refusé de voter (extrême gauche, Adl wl Ihssane et jeunes apolitisés jusqu’au 20 février 2011).
Cher Journal, il est temps aussi qu’on apprenne à parler en notre nom au lieu de nous accaparer la voix du peuple. Ce dernier n’a signé de procuration à personne. Les revendications socio-économiques du M20F sont certes celles du peuple, mais ces dernières décisions politiques sont loin de faire l’unanimité. Voilà pourquoi j’aimerai les rappeler à la raison, puisqu’il est plus légitime de scander « le M20F yourid.. » et non plus « Cha3b yourid.. ». Et suivront parmi le peuple, ceux qui se retrouveront dans ces revendications. Et ne suivront pas parmi le peuple, ceux qui ne s’y retrouveront pas.
Ainsi, les 2 camps s’arrêteront de spéculer sur le coté vers lequel penche la majorité des marocains. Déjà parce qu’il est déplorable de leur demander de choisir entre l’Amour pour leur Roi et l’instauration de réformes, comme si les deux ne pouvaient aller ensemble, et ensuite parce que l’avis des masses est pratiquement insondable dans des sociétés où la peurocratie est institutionnalisée. Craignant le régime en place, les individus se comportent comme s’ils y adhéraient afin de ne pas risquer des représailles. Et même convaincus du nécessaire changement, ils n’affichent aucun comportement qui serait susceptible de trahir leur position. Ce silence des masses donne alors l’apparence d’une société stable ou satisfaite jusqu’au soulèvement populaire, véritable raz-de-marée qui emmène tout sur son passage. Le déclic est parfois un simple détail - une goutte suffit à faire déborder le vase - et même le fatalisme religieux qui fait accepter au quidam la tyrannie du Pouvoir comme étant son destin, sera impuissant ce jour là pour contenir l’effervescence des foules.
Cher Journal, il faut que cette prise d’otage intellectuelle cesse et qu’on laisse les gens choisir. Il faut que certains révolutionnaires arrangent leur boussole sur ce qui se passe un peu plus loin dans le monde arabe, pour comprendre la nécessité d’aller vers la reforme pacifique. Ensuite ils devront se mettre à l’heure du Maroc, parce que leur horloge semble s’être arrêtée il y a plusieurs décennies : quand j’entends Benchemsi décrire le Maroc comme étant une dictature absolue entre les mains d’un seul homme, je ne peux y voir que de la profonde mauvaise foi ou une ignorance creuse de la gouvernance marocaine.
Aussi, beaucoup de ces jeunes se plaignent du manque de liberté d’expression alors qu’ils s’expriment à longueur de journée sur les pages des réseaux sociaux. Et aucun n’ose réclamer la liberté de pensée, plus capitale selon moi, car que vaut l’expression libre d’une pensée manipulée ? Voilà pourquoi je déplore les réactions passionnelles de part et d’autre : autant les partisans du béni-oui-oui que ceux du maudit-non-non. Et tous ces jeunes militants qui ne savaient quoi penser de la Constitution, attendant que l’ordre tombe pour qu’ils se lancent dans leur campagne. La sacralité du Roi contre la sacralité du M20F, sans la moindre autocritique. A croire que l’on est dans un vélodrome, obligé de soutenir son poulain du début jusqu’à la fin, vu que l’on y a misé notre argent. Et le constat est dramatique : la majorité de ceux qui iront voter Oui n’auront pas lu le nouveau projet de Constitution, la majorité de ceux qui iront voter Non auront lu les critiques de texte plus que le texte lui-même, et la majorité de ceux qui boycotteront le feront par caprice, tel un gamin qui crie en se bouchant les oreilles ; ne veut rien entendre tant qu’il n’a pas eu ses sucreries.
Cher Journal, personne n’a totalement tort, ni totalement raison. Personne n’est moins marocain que l’autre, ou plus. Nous avons tous raison, en tant que marocains, de nous engager pour l’avenir de notre Pays. Voilà pourquoi il est dans l’intérêt de chacun des partis de s’écouter mutuellement, de tenir compte des propositions des uns et des autres et d’œuvrer pour en faire la meilleure synthèse, qui accouchera, in fine, d’un nouveau souffle politique, économique et social au Maroc.
Cher Journal, nous sommes tous appelés aujourd’hui en tant que marocains à ne plus spéculer sur le patriotisme de nos adversaires politiques. Une voix et une voie commune doivent naîtrer pour faire passer l’intérêt du Pays aux dépends des intérêts étriqués. Tout en entretenant ce débat national naissant, heureux et indispensable. L’heure est à la réconciliation nationale, ce n’est pas l’heure de jeter l’anathème ou régler des comptes. Protégeons, ensemble, notre plus grande richesse: nous. Parce que le Maroc c’est nous, nous et personne d’autre.
Cher journal, nous sommes tombés bien bas, à essayer d’instrumentaliser même la mort ! Le drame national du décès de Kamal Amari a vu naître des débats pour le moins répugnants. Entre ceux qui semblaient n’attendre que cela, voire le souhaiter, pour élever le toit des revendications et ceux qui banalisaient cette tragédie, nous pouvons voir les dangers de la radicalisation idéologique. Kamal Amari est le défunt de tous les marocains, même s’il n’a pas été perçu comme tel. Ce n’était pas le bon mort, celui pour qui on ameute la terre entière. Invisible pour les médias car peu digne d’intérêt, vu qu’il appartenait à la mouvance d’Al Adl wl Ihsane il n’était pas un « bon » marocain, sa mort n’avait donc pas à être pleurée. Mais chaque goutte de sang versée dans ce combat pour la démocratie est une goutte de trop. Et une vie, une seule, n’est jamais banale. On se trompe quand on banalise la mort d’un citoyen, en pensant que ce n’est qu’une vie.. Ces criminels protégés par l’uniforme n’ont pas tué que Kamal avec leur matraque, ils ont tué ses enfants à naître, ses petits enfants et toute sa descendance jusqu’à la fin de ce triste monde. Ils ont tué de potentiels chercheurs, médecins, ingénieurs, poètes, sportifs.. Ils ont privé le Maroc de milliers de potentialités. Ils ont tué l’humanité. Voilà ce que signifie le verset coranique « Celui qui tue une âme est comme celui qui tue toute l’humanité, et celui qui sauve une vie est comme celui qui sauve les vies de toute l’humanité »..
Cher journal, j’espère que ce message de réconciliation trouvera écho chez mes concitoyens. L’indifférence est une infirmité, et il me plait à croire qu’elle tend à disparaître dans les rangs des jeunes générations. Toutefois je pleure le retour dans mon pays de la pensée unique, de l’intolérance politique la plus primaire motivée par l’ambition aveugle ainsi que de ces chasses à l’homme organisées chaque dimanche contre des manifestants pacifistes. Mais je n’oublie pas que nous en sommes à notre premier débat politique national, et comme nous manquons d’exercice démocratique, il est normal que les crampes et les déchirures marquent notre premier élan !
P.S : je prépare un billet sur le projet de la nouvelle Constitution, et peu m'importe ce que décideront de voter mes compatriotes au référendum. Parce que ce n'est pas le résultat du scrutin qui décidera si oui ou non nous serons une démocratie. La démocratie c'est la pratique de l'expression et le conflit des idées, et ça nous y sommes déjà.
Abdelkader a 55 ans, il est analphabète. Père de 7
fillettes, rongé par le diabète. « Butagaz » au dos de sa blouse et « FBI » sur la casquette. Abdelkader est gardien de voitures, malgré son arthrose qui lui interdit les
filatures, il collectionne les insolations et les courbatures. Musulman pratiquant, il ne connait que la droiture et dans son parcours rares sont les ratures. Sur les recommandations de l’Imam,
Abdelkader a fait 7 gosses à ses 2 femmes. Ce serait une prescription prophétique que de multiplier les handicaps, mais la fertilité dans ce milieu
est une soupape : avoir des garçons est un retour d’investissement d’une certaine façon. Les grossesses se suivent mais toujours pas de petit maçon qui annoncerait la saison des moissons; ce
n’est qu’au bout de la septième qu’il retiendra la leçon : la méiose ne cède pas aux caprices. La famille ne comptera aucun fils. Tous les midis
il se rend au café du coin pour échanger sa petite monnaie, les billets étant moins lourds à transporter. Il passe devant le cyber d’à coté et ce qu’il y voit ne semble plus l’alerter.
En face d’un poste, une de ses filles est assise; maquillage et décolleté, la panoplie requise. Sa fille se vend comme une marchandise sur le marché
saoudien. Il est loin d’apprécier, mais ne dit rien. C’est cette webcam qui paye ses séances de dialyse. La discrétion est donc de mise. Il baisse la tête avant de sortir, ravale sa fierté et
demande le repentir. Depuis des décennies, feue sa dignité est morte, il n’a plus que sa foi pour continuer à trainer cette carcasse qui le porte. Son épaule heurte celle d’un jeune homme pressé
à la porte.
Khalil a 35 ans, handicapé depuis sa tendre enfance suite à des crises convulsives. Devant les récidives successives, ses parents voyant leur enfant s’étouffer dans sa salive, l’emmenèrent aux urgences. Ne voulant pas perdre leur fils par négligence, ils durent soudoyer chacun du personnel de l’hôpital malgré leur indigence. Mais petit bémol, dans l’hôpital il y a que des ampoules de calcium et du paracétamol. Une injection plus tard il fut gardé en surveillance, et depuis Khalil ne pourra apprendre aucun pas de dance. En plus de l’usage de ses pieds, il a perdu tous ses cheveux malgré son jeune âge, Khalil a le cancer du chômage. La beauté intérieure pour seul charme, le courage et la foi pour seule arme, contre une vie au gout mortuaire : le paraplégique habite dans un cimetière. Il ne s’appelle pas Michael, mais vit chaque soir son Thriller. Maintes fois tabassé devant le parlement alors qu’il ne faisait que présenter ses doléances vaillamment; Khalil le militant est désormais vendeur ambulant. Dans son fauteuil à roulettes, derrière sa petite charrette, il prépare des bols d’escargots et du thé à la menthe dont il tient la recette. Fatigué de devoir se contenter des miettes, il ne rêve que de quitter son pays qui l’a condamné aux oubliettes. Ses recettes médiocres, l’empêchent hélas de quitter la ville ocre. Aujourd’hui, garé sous un réverbère à coté d’un café, il est interpellé par deux gendarmes faisant leur ronde dans le quartier qu’ils ont l’habitude de parapher. Ils réclament un billet vert pour ne pas lui confisquer sa cocotte, ses bols et sa théière.
Adam a 38 ans, défiguré depuis l’explosion dans l’usine chimique où il était chargé des manipulations. Soucieux de ses thésaurisations, le patron faisait fi des normes de sécurité pour ses installations. Adam n’a pas fait ce métier par vocation, encore moins pour sa rémunération. Il n’avait simplement pas le choix, au chômage depuis des années après sa licence en droit. Mécano, chauffeur de taxi, garçon de café.. il n’y a pas un petit métier qu’il n’a pas fait. Le visage déformé, aucun employeur ne veut de lui. Banni, à la marge de la société depuis une décennie, Adam est regardé comme un ovni. Il en a marre, quand on le voit de loin on change de trottoir, modifie son itinéraire ou au mieux on psalmodie des prières. Il aurait pu devenir parano, son affaire traine depuis des années dans les tribunaux. Mais même Quasimodo a son Esméralda. Adam est marié à Houda. Elle ne l’a pas quitté malgré son accident. Il l’aime d’un amour sans précédent. Elle est restée à ses cotés sans qu’il n’en saisisse les raisons, et c’est maintenant elle qui ramène l’argent à la maison. Et comme dans notre société rongée par le matériel, où le bien n’a de valeur qu’au pluriel; dans la chambre conjugale, Adam et Houda, citoyens sans moyens, ne conjuguent plus rien. Mais Adam est toujours resté lucide, il n’a jamais pensé au suicide. Brulées à l’acide, ses glandes lacrymales ne secrètent plus de fluide. Mais Dieu sait combien ce cœur écœuré a versé de pleurs apeurés. Dans la gorge d’Adam, un héritage plus lourd et plus dur à avaler qu’une pomme, le jour il tend la main aux hommes, et la nuit multiplie les verres de rhum en espérant que le énième l’assomme. Chaque jour Adam récolte quelques sous et des vêtements propres, mais Il se sent sale parce que la Justice de son pays se torche avec son amour-propre. Chaque jour il est assis en cerbère, à faire la manche devant un cyber. De la pitié, il est devenu mendiant et apôtre; le jour remercier le Ciel pour la charité des autres et le soir remercier sa femme qui sent la sueur d’un autre.
Hafida a 25 ans. Elle a du arrêter ses études au secondaire pour aider sa mère, qui avec ses problèmes vasculaires, n’arrivait plus à être embauchée comme femme-mulet à la frontière. Son père les a quittés après des années de lutte contre le cancer. A force de fumer pour supporter son calvaire, il a fini par boucher une artère. Elle est sans nouvelles de son frère, depuis qu’il a décidé de rejoindre la pépinière frontalière en se jetant, désespéré, dans les bras de la mer. Renvoyée de son poste de caissière, généreusement offert à une parente du propriétaire, elle décide de placer son corps aux enchères. Le revenu dans la poche est convenable, mais dans sa tête et son corps les dégâts ne sont pas chiffrables. Blâmable, difficilement condamnable. Clando, ados, chômeurs ou bourgeois, elle accueille en elle tous ceux qui veulent enterrer leur triste vie de garçon dans les profondeurs d’une fille de joie. Hors la loi, pointée du doigt, accusée dans sa foi, Hafida ne croit plus qu’en la justice de Robin des bois. Réduite à un morceau de viande, une paire de jambes qui s’écartent sur commande. Prise dans le tourbillon, dans le ventre finis les papillons, son corps pullule de ganglions. Elle couche pour du pognon avec des bâtards qui prennent sa bouche pour un taille-crayon. Les humiliations, elle en connait un rayon. Chaque midi, pour rejoindre le café où elle a l’habitude d’attendre les clients, elle passe devant une mosquée où elle doit croiser le regard des « croyants ». Comme chaque jour certains « fidèles » à leurs préjugés crachent en la voyant. Mais parmi toute cette foule de juges autoproclamés, elle reste tout de même la seule à jeter chaque jour une pièce de monnaie au mendiant défiguré, accroupi à longueur de journées devant la porte du café. Il est 11heures, son mac arrive pour l’humilier à son tour, lui colle une claque en guise de bonjour. Il n’a toujours pas reçu la cagnotte d’hier. Elle lui remet la bourse de son effort de guerre, quand retentit, de l’intérieur du café, le bruit singulier de fracas de verres.
Samir a 21 ans. Il est issu d’une famille aisée, mais par peur d’être stigmatisé, il s’est construit un personnage : il traine avec wlad drouba pour façonner son image. Ça fait badboy de fréquenter les quartiers populaires, Samir est un petit bourgeois qui joue au délinquant pour se donner des airs. Fier et vulgaire. Cannetes de bières en perfusion, il est constamment en fermentation. Son estomac est une brasserie et son cerveau n’a d’yeux que pour la lingerie. Il reste tout de même un eternel fils à papa, qui refuse de quitter son confortable placenta, comme quand il condamna un piéton à l’handicap sans faire de constat. Cela permet d’être hors-la-loi d’avoir un père haut responsable d’Etat. Samir passe son temps en soirées, il ne connait pas le labeur mais cherche toujours à « décompresser ». Les narines enfarinées dans les perpétuelles veillées. Il virevolte d’évasion en évasion. et pour clore la dérision, le garçon ne voit le monde qu’à travers les œillères de la télévision. Aujourd’hui, il passe récupérer sa chérie après son cours de tango. Et décide de l’emmener dans un de ses quartiers qu’il affectionne, manger des escargots. L'après-midi sera au shopping, et la soirée au Theatro. Au volant de son allemande, il n’a pas besoin de descendre pour passer sa commande. Mais voilà qu’un jeune barbu crache sur son capot ! Furieux il jette son mégot et descend de voiture pour redorer son égo devant sa valentine, jeune clubbeuse bousillée à la nicotine, la rage dans les veines après quelques traits de cocaïne, Samir compte bien rentabiliser ses séances de musculation et ses suppléments de protéines.
Hamid a 18 ans, et il ne passera pas le bac cette année. Il a la rage des damnés depuis que sur sa famille le Destin s’est déchainé. Un accident sur la voie publique a fait de son père la femme au foyer. Renversé par un jeune drogué au volant du 4X4 de son père. Aucune indemnisation reçue et pour le criminel aucune poursuite judiciaire. Dans la presse à scandales, l’histoire a fait beaucoup de grabuges. L’avocat de la victime connaissait pourtant la Loi, mais leurs adversaires connaissaient le Juge. La famille, sans revenu, en a pris un coup. Elle sombre dans la pauvreté vu que plaider l’affaire avait son coût. Depuis, l’innocence se son petit frère s'est mise la corde au cou, à fréquenter ces occidentaux qui font le voyage pour tirer un bon coup. Sa mère fait semblant de ne pas connaitre ses fréquentations, même si elle s’inquiète. Elle nage dans l’humiliation, c’est la chair de son fils qui paye leurs dettes. Il offre sa bouche à enchérir, parce que sa famille compte beaucoup de bouches à nourrir. Jadis il rentrait de l’école à la hâte, pour aller jouer ; maintenant il doit affronter Goliath, qui le paye pour être son jouet. Hamid a du mal à tout encaisser : son petit frère boite. Son père cire les chaussures de toutes ces fiottes en cravates. Et sa mère nettoie les chiottes de ceux qui leur ont tant pris mais qui sont censés être leurs compatriotes. Alors il passe ses nuits à agresser les passants sur la corniche. Il a désormais la haine des riches. Méprise ses parents pour avoir accepté d’être leurs boniches, obligés de nettoyer leur merde. Il veut se venger, et il n’a plus rien à perdre. La colère, suite aux échecs scolaires, n’arrangera pas l’affaire. La proie idéale pour les fous de Dieu. Ils lui expliquent qu’il faut punir sévèrement les infidèles pour plaire au Miséricordieux. Que notre société est perfide et corrompue parce qu’en optant pour la modernité, elle a vendu son âme, et donc que tous les maux de sa famille sont dus à notre éloignement des enseignements de l’Islam. Que Là-Haut l’attendent des blondes platines comme celles qui à la télé se dandinent à longueur de journée devant ses rétines.
Il n’a jamais connu la tendresse, comment ne pas comprendre sa détresse. Commence alors le compte-à-rebours. Il va donner en violence ce qui lui manque en amour. Hamid veut faire table rase, ne croit plus aux débouchés que lui promet l’école et son ardoise. Son cœur était déjà une bonbonne de gaz, aujourd’hui la bombe à retardement humaine s’est ceinturée de nitroglycérine, et a décidé de transformer le café le plus réputé de la ville en bain d’hémoglobine.
En face du café, une Audi est stationnée. Il crache sur son capot quand il voit à son volant un jeune crapaud, accompagné de sa princesse qui s’est faite refaire les seins, avec la fortune que papa s’est faite sur le dos de ceux qui ont voté aux municipales pour son dessin. Devant la porte, un proxénète brutalise une misérable réduite à vendre son corps, et un mendiant défiguré qui fait désormais partie du décor. Derrière sa carriole, un handicapé en chaise à roulettes se fait agresser par deux uniformes qui abusent du titre sur leurs épaulettes. Toutes ces injustices, réveillent et entretiennent ces cicatrices. Il franchit la porte poursuivi par le crapaud en smoking, bouscule de l’épaule un vieux qui malgré son âge continue à surveiller des parkings. Le film de la modernité a assez duré, et comme il regrette l’époque du Moyen-âge, il a décidé que la comédie se terminera en court-métrage. Hamid déboutonne sa chemise, il n’est qu’à quelques secondes de ses 70 promises. Il va bientôt quitter ses chaines, rejoindre les jardins d’Eden. Son pouls s’accélère, mais pas question de faire marche arrière. Ses pupilles trahissent la cadence de son cœur. Hamid a peur. Lorsqu’il croise son regard plein de rancoeur, le plateau tombe de la main du serveur. Silence dans la place au bruit des éclats de verres. Les condamnés ont le temps de discerner leur bourreau à visage découvert. Le temps s’arrête. Plus personne ne tire sur sa cigarette. Il aura suffit de quelques secondes, pour détruire la propagande sur laquelle le mythe de l’exception se fonde. Le doigt sur le rupteur, Hamid se dirige vers le comptoir, pour que le maximum de personnes prenne part au cauchemar, avant d’hurler « Allahou Akbar ! »
Hamid a décidé de rétablir l’égalité à sa manière, en transformant tout le monde en poussière.
Si on ne peut vivre ensemble dans le plus beau pays au monde ; mourrons ensemble dans ce triste pays du tiers-monde !
« Qui reste au coin du feu quand la lutte commence, et laisse d’autres défendre sa cause, qu’il prenne garde, car s’il n’a pas pris
part à la lutte, il partagera la défaite. Il n’échappera même pas à la lutte en voulant l’éviter, car luttera pour la cause ennemie, celui qui n’a pas lutté pour la sienne. » [Bertolt
Brecht]
Mes amis, à l’aide ! Des centaines de nos concitoyens se sont fait physiquement violentés d’une manière des plus barbares, et par les forces de l’ordre censés veiller à notre protection. Des centaines de nos concitoyens s’en réjouissent et la grande majorité se languie dans son indifférence.. Comment en sommes-nous arrivés là ? Nous qui nous nous prenions dans les bras à chaque record mondial battu par Hicham sur les pistes de course, à chaque but marqué par nos Lions. Nos mets traditionnels n’ont de saveur que quand on les partage dans un seul plat... Mais n’y a-t-il que le sport et la gastronomie qui nous rassemblent? Le tourment de cette interrogation ne s’éponge guère dans des réponses immédiates. Il nous faut nous assoir et réfléchir. Parce qu’il nous faut nous réconcilier.
Les événements sanglants de ces deux derniers dimanches ainsi que la répression sauvage des médecins devant le ministère de la Santé, sont de ces tournants qui coupent la vie en deux, délimitant un avant et un après, sans suture, telle une plaie béante. Le Maroc s’embarque sur une route qui n’apparait sur aucune carte. Aucune boule de cristal ni aucun poulpe ne pourra prédire ce qui nous y attend.
Mes amis, que nous est-il arrivé ? Où est passé notre bon sens ? Que nous ne partagions pas la même vision du changement et le même projet de société est une chose - cette fracture est même salutaire, indispensable et un signe de bonne santé démocratique, mais de là à nous haïr au point que certains s’enorgueillissent de voir leurs concitoyens crouler sous les coups d’un Makhzen déchainé ou en arriver jusqu’à justifier cette barbarie - rendant des manifestants pacifistes responsables de leurs malheurs, est une défaite et une honte nationales.
Mes amis, Voltaire disait à son contradicteur « Je n’aime pas ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez continuer à le dire ». Hélas, en participant aux manifestations de ce triste mois de Mai, j’ai eu l’impression qu’une partie de mes compatriotes, en incitant les agents de police à me violenter, me rétorquaient « On n’aime pas ce que vous dites, et on vous souhaite la prison, la torture et la mort pour que vous ne puissiez plus continuer à le dire ». Que l’ont soit avec ou contre le mouvement du 20 février, il est hors de question qu’un marocain soucieux de l’avenir démocratique de son pays, accepte l’usage d’une telle violence à l’encontre de ses concitoyens dans le but de les faire taire.
Les événements troublants qui secouent nos rues dernièrement seraient-ils les ondes du terrible tremblement de terre annoncé par tous les sismographes sociaux ? Serait-ce les prémisses d’un cataclysme ? Je ne pense pas. Ce dont on est sûr c’est qu’il est temps pour tous les marchands de rêve, qui faisaient de la stabilité du Royaume leur fond de commerce, d’ouvrir les yeux sur la multitude des plaques tectoniques sur lesquelles repose notre sol chérifien.
On parle de plus en plus de radicalisation de la rue après les effusions de sang du dimanche dernier. Ce n’est pas faux, mais la radicalisation est bipartite : Il y a une partie des manifestants qui souhaite désormais élever le seuil des revendications et commence à pointer du doigt la monarchie, mais il y a une autre radicalisation tout aussi grave : une partie des citoyens, non hostile au changement à la base, se radicalise en refusant désormais d’y contribuer, à cause de certains préjugés sur le mouvement du 20 février ou quelques un de ses membres. Les deux radicalisations se nourrissent l’une de l’autre : la surenchère des revendications irrite les conservateurs, et la sclérose des royalistes enrage les progressistes; et chacun campe dans son ghetto. Cela ne fait que fragiliser la cohésion sociale, indispensable à la création d’un contre-pouvoir, seul garant d’une réelle avancée démocratique.
Nous allons vers le chaos, c’est le constat des 2 pôles. Et chacun cherche à faire endosser la responsabilité à son frondeur. « On vous avait prévenu ! » lancent les messies toujours dans leur nuage du Maroc des prospérités. « On vous l’avait dit ! » préviennent les révoltés qui tombent du nuage de leur chimérique représentativité. Combat de coqs rendant tout dialogue impossible. Vous êtes tombés bien bas mes amis, pour qu’un autiste de ma trempe vous donne des leçons de communication !
Mes amis l’heure est à la réconciliation. Le Maroc va mal, le diagnostic est consensuel, mais les manières d’y remédier ne le sont pas. Que nous ne partagions pas la même réponse à la question du Comment fait de nous des adversaires, mais pas des ennemis.
Nos ennemis sont communs. Ce sont les ennemis du Maroc : ceux à qui le gout du pain a fait oublier celui de la dignité. Ceux qui défendent le statu quo parce que leurs intérêts personnels s’évaporeront si un Etat de Droit est institutionnalisé au sein du Royaume. Ceux qui n’ont de solution aux problèmes pointés du doigt par le mouvement du 20 février que de couper ce doigt. Tous ceux là qui continuent à nous chanter ce même disque raillé « le Maroc est sur les rails du développement » alors que chaque jour ses jeunes prennent les voiles !
Nous devons nous unir contre ceux là. Nous devons reprendre le Maroc d’entre les mains de ces mafieux qui nous ont imposé une économie néolibérale féroce, qui n’investissent que dans les domaines qui leurs sont rentables, délaissant les secteurs non lucratifs mais vitaux comme la santé et l’éducation. Ces mêmes secteurs abandonnés pour devenir tellement crasseux qu’on ne refusera pas leur prochaine privatisation. Privatisation qui ne profitera encore qu’aux mêmes joufflus. Le salut des couches les plus défavorisées, exclues des retombées de notre économie, viendra du secteur informel, non taxé par l’Etat : le tiroir entrouvert du fonctionnaire qui permet d’accélérer toutes les démarches administratives ; la bravoure de nos Robin(e)s des bois nationales, qui prennent aux riches saoudiens pour donner à leurs pauvres familles, et le commerce d’une certaine plante verte étoilée qui pousse généreusement dans nos provinces du Nord, vendues par les pauvres paumés d’en bas aux gosses pourris d’en haut qui optent pour la phytothérapie afin d’oublier le malaise de ne manquer de rien.
Ainsi le Maroc d’aujourd’hui se retrouve contaminé par les mêmes tares qui empoisonnent le monde moderne du fait de son annexion par le Capital (matérialisme, individualisme..) mais sans le moindre amortisseur : sécurité sociale, assurance maladie, hôpitaux et écoles de qualité, indemnités sociales.. Les acquis sociaux en matière d’éducation et de santé dans les pays développés ayant été littéralement « arrachés » aux oligarchies en place à coup de soulèvements le plus souvent violents, on comprend pourquoi nos médecins ont goutté à la matraque lorsqu’ils ont réclamé une réforme du secteur médical. Détrompez-vous si vous pensiez que le Makhzen assomme les jeunes du 20 février parce qu’ils sont salafo-athées : Toute personne qui osera réclamer une plus juste répartition des richesses ou contester les privilèges que la caste au Pouvoir s’approprie sur la sueur des marocains s’attirera ses foudres et gouttera à sa hache de guerre. Et ceux qui laisseront faire auront la bénédiction des maitres, wakha ykounou ka y3bdou lfegouss !
C’est dans ce film macabre, digne successeur de « la République de Salo" de Paolo Pasolini, que sont condamnés les marocains à leur rôle de figurants. Car si l'étranger - en villégiature dans le pays qui lui offre jusqu’à ses enfants tant qu’il a de quoi payer - est tellement bien accueilli au Maroc qu’il s’y sent chez lui; pour le marocain, le Maroc est plutôt une maison d’hôtes où il n’est que convié. Dans son pays, il se sent étranger; l’eternel invité; l’intrus qui essaye de ne pas se faire remarquer, sous peine d’être chassé. Ces moindres faits et gestes doivent être calculés pour ne pas déranger les propriétaires des lieux. Alors il se fait discret, feint la satiété à chacune des miettes qu’on lui jette et passe son temps à remercier Dieu pour ses hôtes et ses hôtes pour leur hospitalité. Oser la critique ou la revendication face à leur élan de bonté ne peut être que scandale et ingratitude. Vu qu’il n’a pas son mot à dire sur les décisions prises, même quand elles le concernent, puisqu’il n’est que le convive.
60 ans que le marocain a la turista.. il est temps qu’il se réapproprie son pays, au risque que cela dérange la confortable homéostasie de ceux d’en haut. Ici c’est chez nous ! Et nous avons donc notre mot à dire dans la gestion de nos affaires.
Mes amis, je ne veux plus parlementer autour de mouvements et de contre-mouvements qui portent comme nom des dates de calendrier, je veux que l’on débatte désormais d’idées. Je veux qu’on parle du Maroc de demain ! Il ne faut plus qu’on se voile la face, autant le changement est possible, autant on ne change pas une société en un weekend avec un « Yes, we can !». Pas même une nouvelle Constitution ne fera tout le travail à notre place. Nous avons du pain sur la planche. Et nous avons besoin que chacun retrousse ses manches. Il nous faut donc nous accepter, arrêter de spéculer sur la marocanité de chacun, dès qu’il ne partage pas notre opinion où qu’il a une autre conception du militantisme. Ce que je vois en toile de fond, derrière ce soulèvement social que connait le Maroc, c’est la volonté de toutes les composantes de la société de s’impliquer dorénavant dans l’œuvre de demain.
Il n’est pas question de revenir en arrière et de rejoindre nos anciens campements. Cet élan démocratique n’était pas une récréation pour que le Makhzen sonne sa fin à coup de matraques et nous ordonne de retrouver nos classes où l’on pratique l’élevage de moutons passifs qui ne cherchent qu’à s’engraisser. Avec comme bergers quelques « guides » autoproclamés, qui savent à eux seuls ce qui est bon pour tous. Quel crime ont commis les marocains pour mériter pareille punition collective ?
Mes amis, l’heure est à la réconciliation. Et c’est au mouvement du 20 février de faire le premier pas : rappeler sa principale revendication inchangée, la monarchie parlementaire, ni plus ni moins, et apostropher les mouvances qui répondent aux appels à manifester pour qu’elles s’y tiennent. En d’autres termes : si « Al Adl wl Ihssane » ont des revendications autres, antimonarchiques, qu’ils organisent leurs propres manifestations à part ! Ceci doit être la première initiative en vue d’une réconciliation nationale, indispensable pour créer un contrepoids citoyen sur l’Etat. Pour exiger que ceux qui détiennent le Pouvoir dans nos institutions politiques, judiciaires, policières.. prennent leurs responsabilités devant le peuple. Pour exiger la transparence dans la gestion des affaires publiques. Pour protéger les richesses de notre pays de toute dilapidation, détournement ou monopolisation et nettoyer la scène politique et administrative du népotisme qui la ronge. Pour en finir avec l’impunité des responsables. Pour remplacer cette classe politique fossilisée, incompétente et ulcérée qui a du mal à convaincre avec ses quelques réformettes, par une nouvelle élite politique capable de séduire l’électorat et non l’acheter. Pour en finir avec les programmes ronflants, les stratégies quinquennales et les « visions à dix ans » et toutes ces promesses qui n’ont été suivies que de détournements de fonds : quelle crédibilité reste-t-il à un Etat dont les caisses étaient déjà qualifiées de vides hier mais qui a tout de même su trouver en urgence, dans une tentative désespérée, des fonds pour calmer les foules?
Il n’est plus question de tergiverser aujourd’hui et les marocains n’accepteront aucun lifting ou autre cosmétique de surface en guise de réformes. Lekhnouna pend au nez du Système depuis trop longtemps, aucun 3ker ne pourra plus faire l’affaire, et le peuple veut désormais y passer un violent coup de mouchoir !
A vos mouchoirs !
Madame la ministre,
J’emploierai des mots fermes, vous m’en excuserez, mais cela bourdonne inlassablement dans ma tête depuis des années.. L’attaque sauvage devant votre cabinet hier n’a pas arrangé les choses. J’ai du mal encore à m’en remettre, alors je vous écris mon malaise.
Sachez madame que votre nomination à la tête du Ministère de la Santé, même si elle n’avait pas fait l’unanimité au sein du corps médical, a été accueillie par beaucoup de mes confrères avec sympathie : vous étiez avocate, votre métier vous dictant de toujours vous ranger du coté des opprimés et des sans-droits, ils vous voyaient déjà militer pour les droits des médecins, bafoués depuis des décennies. Et je faisais partie de ces quelques voix qui voulaient contredire la majorité. Malheureusement vous nous avez rendu la tâche difficile, pénible et aujourd’hui douloureuse. On disait votre sourire contagieux, et on souhaitait le partager. Aujourd’hui nous n’avons plus envie de rire. Nous pensions que vous alliez proposer votre art de tribun à des médecins en mal de vivre. Mais vous avez décidé de changer de camp. Vous avez quitté le barreau et vous vous êtes autoproclamée Procureur et Juge. On vous préférait avocate.
Vous occupez un des postes les plus vitaux du Royaume, qui nécessite des prises de décisions le plus souvent urgentes, mais votre réactivité à nos demandes - légitimes - ne semble pas vouloir sortir de sa léthargie.
Pourtant nos revendications sont justes et justifiées, votre Honneur : Nous voulons que notre doctorat, l’un des plus longs et les plus rudes à décrocher, soit reconnu d’Etat, comme tous les autres. Comment peut-il être concevable qu’un doctorat obtenu après 7 ans d’études supérieures ait la valeur d’un simple Master ? Nous exigeons aussi une couverture médicale. Madame, du fait de notre travail nous sommes exposés chaque jour aux infections les plus graves. N’est-il pas légitime que l’Etat se soucie de notre santé, comme nous risquons la notre pour sauvez celle de nos concitoyens ? Nous réclamons également que chaque année passée à travailler pour l’Etat en tant que spécialiste soit comptabilisée et que vous arrêtiez de faire fi de nos 24 premiers mois de labeur ! Aussi, Nous revendiquons de meilleures conditions de travail, et par meilleures je veux dire décentes, pour que l’on puisse prendre en charge les malades comme il le faut, comme ils le méritent et non pas comme le délabrement de nos hôpitaux le permet. Dans la même optique, il est indécent que les malades payent autant de frais, ne serait ce qu’aux urgences, parce que nos Hôpitaux, y compris ceux de la capitale, sont en perpétuelle rupture de stock en matériel médical des plus basiques : fils de suture, gants, champs stériles.. Encore, il est impensable que nous passions 24 heures de garde - et parfois plus - dans ces conditions apocalyptiques, sans que cette activité ne soit rémunérée. Dans quel corps de métier pourrait-on imposer 12 heures de travail de nuit en plus, sans que cela ne soit récompensé ? Et enfin nous désirons l’amélioration des modalités de formation et d’évaluation archaïques auxquelles nous avons droit au cours de notre cursus.
Le tableau était déjà bien noir avant votre arrivée. La barre n’était pas très haute, mais vous avez tout de même réussi à passer par-dessous. Vous mettant sur le dos l’ensemble du cadre médical, de plus en plus insatisfait de la qualité de vos plaidoyers.
Et après tout cela, vous vous interrogez devant nos médias nationaux - qui n’ont d’oreille que pour nos dirigeants - pourquoi les médecins ont osé organiser une marche, alors que vous vous êtes déjà entretenue et mis d’accord avec quelques uns de vos amis syndicalistes qui seraient nos représentants - alors qu’ils ne représentent qu’eux même vu que nous avons notre propre syndicat indépendant. Madame, votre autisme face à nos revendications criantes est de ceux pour lesquels on fait des révolutions, pas uniquement une marche !
Ensuite, vous êtes tombée encore plus bas, à essayer de retourner l’opinion publique contre nous. Malheureusement pour vous, les marocains sont bien plus intelligent que cela : les malades eux-mêmes organisent des sit-in dans les hôpitaux pour soutenir notre cause. A essayer de nous faire passer pour les ennemis des droits de l’Homme, vous avez fini par devenir l’ennemie de tous les marocains. Vous l’avez vu et entendu vous-même, quand vous nous avez rendu visite ce matin à l’hôpital. Brève visite de courtoisie pour vous enquérir de l’état de santé de notre collègue, gravement fracturé à la suite de l’intervention musclée et injustifiée des forces de l’ordre à notre encontre la veille. Saviez-vous Madame, que pour causer une telle fracture il faut être heurté par un véhicule qui roule à plus de 100 km/heure ? Je vous laisse imaginer la barbarie à laquelle nous avons été conviés hier alors que nous n’aspirions qu’à marcher pour notre dignité. Dans quel pays au monde, traite-t-on les médecins comme du bétail qu’on corrige à coups de bâton quand ils refusent de se limiter à être un troupeau. Madame, nous avons été marqués comme on marque des bêtes. Vous ne pouvez pas imaginer l’humiliation que je ressens quand mon regard croise ces souvenirs féroces dans le miroir.
Mais sachez que la violence policière ne nous effraie pas. Et comme nous l’avons déclaré à nos bourreaux hier, qui restent malgré tout nos concitoyens et qui ont mieux à faire que d’encrasser l’élite de ce pays avec leur matraque, nous ne leur en voulons pas d’avoir obéit aux ordres. Notre combat est indéfectible, c’est celui de la dignité. Et la dignité dicte de punir le maître et pas le chien. Voilà pourquoi nous vous informons, Madame, que nous comptons poursuivre en Justice les responsables de ce drame. Parce qu’il est hors de question qu’il se reproduise dans un Maroc aux élans démocratiques. Et nous exigeons par ailleurs des excuses publiques et médiatisées, de votre part ainsi que du gouvernement. C’est là, vous en conviendrez, la moindre des choses entre personnes civilisées, quand il y a mépris de s’en excuser et quand on prend une décision d’en assumer la responsabilité et les conséquences.
Vous nous avez appris que vous partiez bientôt, voilà pourquoi j’en appelle à votre loyauté, pour laisser derrière vous des réalisations que l’on évoquera à votre souvenir. Madame, les événements tragiques du 25 Mai 2011, resteront une énorme tache noire sur les pages de ce triste Ministère, hélas vierges d'accomplissements. Le dernier plaidoyer peut faire basculer l’issue d’une audience. Je ne vous apprends rien. Aujourd’hui Madame, les médecins en ont gros sur le cœur. Ils l’ont assez murmuré aux oreilles de responsables, confortablement sourds derrière leurs bouchons de cérumen. Ils ont su souffrir sans crier, eux qui sont censés écouter et calmer les cris des souffrants. Aidez nous à réformer ce secteur vital et à le sortir de l’arbitraire et du précaire. Ce ne sont pas des conditions de travail : les médecins en sont malades, et les patients se sont montrés assez patients comme ça.
Madame, j’espère n’avoir pas dépassé les limites du convenable. Je ne peux me permettre de vous manquer de respecter, mais je ne peux pas non plus, Madame, insulter la Dignité.
Docteur Nawfel CHANA
Résident au service d’Ophtalmologie A
Hôpital des Spécialités - Rabat
" Ceux qui ont pris tout le plat dans leur assiette, laissant les assiettes des autres
vides et qui, ayant TOUT, disent avec une bonne figure, une bonne conscience, nous, nous qui avons tout, on est pour la paix.. Je sais que je dois leur crier à ceux là.. Les premiers violents,
les provocateurs de toutes violences, c’est vous ! Et quand le soir dans vos belles maisons, vous allez embrasser vos petits enfants, avec votre bonne conscience, au regard de Dieu, vous avez probablement plus de sang, sur vos mains d’inconscient, que n’en aura jamais le désespère qui a prit des armes pour essayer
de sortir de son désespoir " [Abbé Pierre]
A celles et ceux qui sont de passage sur mon blog, que ce soit par hasard ou par assiduité, je ne suis pas sûr de tous vous aimer. Quand je jette un regard sur le Maroc, mon pays, j’avoue m’inquiéter. Comment certains peuvent-ils incarner le Mal sans le moindre remord ? Et comment d’autres peuvent y rester indifférents, insensibles à des souffrances aussi horribles ? Et comment d’autres encore plus crédules s’indignent et dénoncent le Mal mais l’encourage, le finance ou y participe ? Je me suis toujours posé ces questions. Par curiosité. Ça a même été le moteur de mon engagement associatif et l’origine de la création de ce blog.
Parmi vous, il y a ceux que j’aime et ceux qui me révulsent. Qui que vous soyez je n’ignore pas que vous êtes tous chargés d’Histoire. d’histoires. Mais si le Mal vous attire ou vous laisse indifférent, cela signifie que quelque chose en vous est cassée. Cette fracture m’intéresse. Intellectuellement. Froidement. Que vous est-il arrivé pour que vous en soyez là ? Et que m’est-il arrivé pour que j’en sois là, à essayer de vous comprendre ?
Je m’adresse à vous, les ennemis du changement. Autant ceux à qui le régime actuel profite, ceux qui ont des estomacs à la place du cœur et qui défendent le statu quo, que les indifférents confortables qui ne prennent pas parti, aussi discrets que leurs pantoufles, que tous ces conspirationnistes avec leurs certitudes délirantes, qui seraient pour le changement mais ne le réclament nulle part, passent leur temps à jeter le discrédit sur ces jeunes qui n’ont trouvé de moyen pour fuir leur misère que de la crier dans les rues. Vous avez de quoi être fiers, vous êtes les véritables boulets au pied de tout changement louable.
J’ai du mal à vous aimer. Vous les petite, moyenne et grande bourgeoisies, exacerbées par ces jeunes du 20 février qui vous rappellent ce peuple, sale, ignorant et mal élevé. Ce peuple qui n’est maintenu dans cet état que pour permettre à la caste dont vous faite partie de se maintenir au dessus du lot. Vous qui ne voulez pas qu’il y ait du pain pour tous, pour pouvoir continuer à trinquer le champagne entre vous. Vous qui avez tellement pris au Maroc, mais qui ne voulez rien lui rendre. Vous qui avez tous les privilèges sociaux de la bourgeoisie mais qui ne vous acquittez pas de votre rôle théorique de leaders d’opinion en terme de morale, d’éducation, de culture et de politique. Vous qui avez plutôt sacrifié notre identité marocaine sur l’autel du libéralisme sauvage. J’ai du mal à vous aimer, vous ces petits roitelets chacun à son échelle, les bien-nés qui se vautrent dans leurs luxueuses maisons en se répétant que le Maroc va bien, un verre à la main. Déambulant de terrasses en terrasses, dans des cafés aux prix de plus en plus élitistes pour ne point y croiser la vermine. Vous qui arpentez les quartiers chics dans vos volumineuses voitures et remontez la vitre à chaque feu-rouge pour ne risquer aucun contact avec tous ces mendiants importuns. Vous qui relatez les efforts colossaux faits en matière d’urbanisme, alors que vous ne fréquentez que le 1/3 de votre ville. Parce qu’il est hors de question de vous rendre compte de la misère galopante dans les 2 autres tiers. J’ai du mal à vous aimer, vous qui êtes principalement des rentiers, libérés de l’impératif de production, et qui êtes responsables d’élever le niveau de la Culture et de la Morale de notre société, parce que vous avez le temps de vous instruire, de faire de la politique, contrairement au prolétaire qui bosse dans vos usines à s’en briser l’échine. Vous avez la responsabilité de donner à cette Nation ses héros et ses modèles de réussite, car vos enfants sont notre élite. Mais quelle triste semence vous avez offert comme archétype à nos jeunes : d’eternels adolescents, pourris par l’argent, plus soucieux de ce qui se passe dans leurs caleçons que dans leur boite crânienne, passent leur temps à s’échanger les marques de shampoing et de crèmes hydratantes ou les liens vers les derniers clips tendance, avant de s’acquitter de leur rôle politique en adhérant à des groupes facebook aussi mesquins et grotesques que « Touche pas à mon Mawazine ». Ils vivent dans leur « bulle » et ne cherchent donc qu’à « s’eclater », font la fête dans des « boites » de nuit où ils dépensent en 1 soirée l’équivalent de 5 SMIG, bossent dans des « boites » qui appartiennent à la famille, circulent dans leurs « caisses » comme disait Rabhi, et se permettent après, quand on leur parle de révolution, de nous baratiner avec leur « think outside the box » !
J’ai du mal à vous aimer. Vous les indifférents, bien que concernés par les revendications du changement, on ne vous entend pas, jamais. Pourtant on ne vous a pas cousu la langue, vous en blasphémez sur le Réal et le Barça, sur les déboires de DSK, sur les nominés du prochain prime de la Star’Ac. « Pour vivre heureux, vivons couchés » est votre formule lapidaire en réponse à ceux qui refusent désormais de ramper. Vous êtes une insulte à l’intelligence, à la dignité. à la vie. Au moins nos ennemis nous accordent un intérêt en cherchant à nous faire du mal, mais vous, vous nous restez insensibles. Dans votre monde sans résonance, la dignité suffoque dans votre silence asphyxiant. Vous êtes l’inaction, vous êtes l’apathie. Vous êtes la mort. Nous sommes tous les fruits de cet immense arbre qu’est notre patrie, mais vous avez choisi de vous désolidariser croyant que votre destinée était indépendante du tronc commun, et nous connaissons tous le destin d’une feuille morte. Si en prenant position, nous courons le risque de nous tromper; en restant indifférent vous avez la certitude de devenir des criminels : car laisser mourir, c’est tuer en quelque sorte. L’indifférence est une maladie létale. Et des vies ont péris sous les matraques ou par des balles, à coté de chez vous, mais vous restez là, impassibles, avec l’indifférence scrupuleuse d’une machine. J’ai du mal à vous aimer. J’essaye de vous trouver des excuses, je me dis que la panne d’électricité laisse l’aveugle indifférent. Il est dans son droit quand sa cécité est une fatalité immuable, mais pas quand son infirmité est un choix, quand il refuse d’ouvrir les yeux. Je vous veux avec nous, mais comment briser ces murailles d’indifférence où vous avez pris vos quartiers d’hiver alors que l’heure est au printemps arabe ?
J’ai du mal à vous aimer. Vous les fous du Roi, non pas parce que vous êtes monarchistes, je le suis moi-même, mais mon amour n’est pas inconditionnel et ma confiance n’est pas aveugle, je réclame de la réciprocité. Vous avez toujours été silencieux et quand vous avez décidé d’ouvrir vos gueules c’était pour exiger des audacieux de la fermer. J’ai du mal à vous aimer quand vous jouez aux conspirationnistes, quand vous nous apprenez que ces courageux jeunes marocaines et marocains qui ont osé dire STOP au despotisme et vampirisme de notre oligarchie, ne sont que des traitres de la Patrie qui servent des agendas étrangers. Vous me faites rire de désarroi avec votre gymnastique intellectuelle, masturbation jouissive du frustré qui n’a jamais rien compris et qui pense enfin avoir pigé quelque chose, quand vous voulez nous faire croire que ces révolutions bénies sont le fruit d’un complot américano-siono-maçonnique ou polisario-algério-chiite ou je ne sais quels autres extra-terrestres qui en veulent à notre foutue stabilité d’équilibriste. Vous qui prétendez défendre les derniers bastions de l’héritage arabo-musulman de notre patrimoine, vous en êtes arrivés à défendre le Diable tant que ce dernier se proclamait monarchiste. Ou vous autres, qui ne nous soutenez pas, par peur que le marchand capitaliste et libéral du méchant Occident ne vienne récupérer ces pseudo-révolutions arabes de bien-pensants, oubliant que le marchant est déjà au Pouvoir chez nous depuis plusieurs décennies sous forme de cette oligarchie qui a tiré toute la couverture sociale de son coté, s’est barricadée au sommet de la réussite et a bloqué l’ascenseur social. J’ai du mal à vous aimer, quand face à des revendications justes et légitimes (liberté d’expression, égalité devant la Loi, lutte contre le népotisme, gratuité des soins et de l’éducation…) vous beuglez « 3acha lMalik ! », si vous saviez comment vous avez l’air ridicule et à quel point vous ne servez pas votre cause : vous ne faites que pointez du doigt le Roi, le désignant comme seul responsable, avant de courir à son secours. Vous serez les premiers responsables du surcroît des revendications parce que vous auriez mis la personne du Roi en équation. Vous vous croyez à l’école, à jouer les professeurs et à nous donner des leçons d’Histoire et de géopolitique, avec votre culture grêle qui date de quelques mois depuis que vous avez découvert votre patriotisme ! Laissez les jeunes s’exprimer, ce n’est que comme ça qu’ils apprendront à réfléchir. Laissez les jeunes bouger, ce n’est que comme ça qu’ils apprendront l’initiative. Ne faites pas avorter dans l’œuf avec votre paternalisme anachronique, ces graines d’espoir que l’on voit désormais sillonner vaillamment nos rues, réclamant ce qui leur est dû. Vous ne vous sentez pas de taille à affronter le Maroc de demain? Ce n’est pas grave. Juste écartez vous, et laissez les passer.
Parce qu’il est indispensable et urgent qu’on en finisse avec cette mauvaise gouvernance. Des milliers de familles vivent encore dans les « karianes » et l’Etat investit dans la construction de marinas. Des malades meurent sur les brancards dans les couloirs des Hôpitaux infestés et l’Etat investit dans les centres touristiques 5 étoiles. Des marocains font encore leurs courses dans les poubelles et l’Etat signe des accords de libres échanges unilatéraux qui augmentent les prix sur notre marché. Nos handicapés ont du mal à mener à bien leur train de vie dans une société qui s'en fout de leur insertion et l’Etat nous endette pour acheter un TGV. Le pays des contrastes, le Royaume des paradoxes. Détenteurs du record mondial du plus grand couscous, alors que la seule viande que la moitié des familles marocaines connaisse est le carré de Maggy. Nous serions, selon notre constitution, un pays musulman, celui qui habrite donc la plus grande mosquée du Monde (après celles des lieux saints) ainsi que les plus vastes champs de Haschisch, et l'une des grandes brasseries d'Afrique du Nord. Nos langues, quand elles dénoncent, creusent nos tombes car, depuis très jeunes, nos parents et nos instituteurs nous apprennent qu’elles ne sont que des appendices, qui ne servent à rien et qu’on risque de nous arracher si on décidait d'en user. Par contre les langues des responsables, elles, se lâchent sur les pages des journaux étrangers vantant l’incroyable épopée marocaine, vendant cette carte postale aux touristes, sauveurs de notre économie, pour venir faire bronzette et galipette chez nous. Carte postale sur laquelle crache chaque jour de plus en plus de marocains. Tellement désœuvrés qu’ils se jettent à la mer et déchirent leur passeport une fois arrivés au mirage de l’Eldorado, pour ne pas risquer le rapatriement. De toute façon ce petit carnet vert doré ne leur permet pas d’aller plus loin que Tanger. La grande majorité y laissera la vie, au point que la méditerranée est devenue le plus grand cimetière marocain.. D’autres s’explosent, parce qu’ils n’arrivent pas à s’imaginer qu’il puisse y avoir une vie dans l’au-delà pire que la leur ici bas.
Voilà pourquoi je ne suis pas sûr de vous aimer. Moi qui ne suis pas assez corrompu pour m’opposer au changement, pas assez mort pour lui être indifférent et pas assez courageux pour y contribuer réellement. Je suis juste un jeune marocain qui a compris que le linceul n’avait pas de poches et que je n’emporterai donc rien avec moi. Et être parmi les plus riches cadavres du cimetière n’enrichira en rien mon CV. Plus jeune, j’étais à la morgue de l’indifférence aussi et je croyais à l’exception marocaine, jusqu’à ce que j’assiste à des arrestations abusives, pour enfin comprendre que ce sont ceux qui ne bougent pas qui ne sentent pas les chaines à leurs pieds. Et quelques lectures plus tard m'ont appris que le destin des peuples n’est inscrit que dans les tables de Dieu, et aucunement sur les agendas des illuminatis ou autres groupuscules.
Je ne suis ni un salafiste sanguinaire ni un athée hédoniste, encore moins un intellectuel dissident, mais j’ai compris que si, dans la conjoncture actuelle, nous ne descendons pas tous dans les rues, peu importera que l’on se trouve dans une mosquée, dans une discothèque ou dans une bibliothèque. En aucun cas je ne compatirai quand il sera trop tard, je ne gaspille pas ma pitié. Nous sommes les uniques responsables de notre destin.
Le 20 février était une gifle, bien méritée, sur la joue de tous les marocains qui ont démissionné de leur métier de citoyen et sur la mienne en premier. Voilà pourquoi le combat ne doit plus nous faire peur ! Sortons nos langues de leur fourreau et faisons face à leurs kilogrammes de plombs, avec nos kilomètres de plumes, parce que nous n’avons plus le choix : Tous les combustibles de la Bastille sont réunis, les gavroches sont dans les rues et un tout petit incident risque d’allumer la mèche de ce brasier.. mais hélas pas de Necker en vue pour sauver le plus beau pays au monde de l’incendie !
" Dans un système qui nie l’existence des droits fondamentaux, la peur tend à faire partie de l’ordre des choses. Peur d’être
emprisonné, peur d’être torturé, peur de la mort, peur de perdre ses amis, sa famille, ses biens ou ses moyens de substance, peur de la pauvreté, de l’isolement ou de l’échec. Une des formes les
plus insidieuses de la peur est celle qui prend le masque du bon sens, voire de la sagesse, en condamnant comme insensés, imprudents, insignifiants ou vains les petits actes quotidiens de courage
qui aident à préserver le respect de soi et la dignité humaine. Il n’est pas facile à un peuple conditionné par la peur et soumis à la loi de fer du principe selon lequel le plus fort a toujours
raison de se libérer des miasmes débilitants de la peur. Et pourtant, même sous la machinerie d’Etat la plus écrasante, le courage resurgit encore et toujours, car la peur n’est en rien l’état
naturel de l’homme civilisé.
Le courage et l’endurance face à un pouvoir illimité découlent en général d’une ferme conviction dans les principes sacrés de la morale, associée à un sens de l’histoire qui veut que, en dépit de toutes les régressions, la condition humaine est vouée à progresser à la fois sur les plans spirituel et matériel. C’est sa capacité à s’améliorer et à se racheter qui distingue essentiellement l’être humain de la simple brute. A l’origine de la responsabilité humaine se trouve l’idée de perfection, la nécessité d’y parvenir, l’intelligence pour trouver un chemin vers celle-ci, ainsi que la volonté de suivre ce chemin, et, sinon jusqu’au bout, au moins d’en parcourir la distance nécessaire pour dépasser les limites individuelles et les obstacles qui se présentent. C’est la vision du monde convenant à une humanité civilisée rationnelle qui pousse l’être humain à oser et à souffrir en vue de construire des sociétés libérées du besoin et de la peur. Les concepts de vérité, de justice et de compassion ne peuvent être rejetés comme rebattus quand ils sont souvent les seuls remparts qui se dressent contre un pouvoir impitoyable.
Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt, mais la peur : la peur de perdre le pouvoir pour ceux qui l’exercent, et la peur des matraques pour ceux que le pouvoir opprime."
[ Une révolution des consciences - Aung San Suu Kyi ]
Un mail que j'ai reçu sur mon blog d'un lecteur qui préfère rester dans l'anonymat. Séduisant, piquant et à la sauce marocaine !
Maudits soient ces Egyptiens et Tunisiens, à cause d’eux,
plusieurs langues se délient au merveilleux royaume du Maroc. Depuis la révolte de ces voisins, certains au pays osent critiquer notre roi bien-aimé. Ces critiqueux ne comprennent pas que notre
roi est notre unique source de fierté : les Égyptiens ont les pyramides, les Tunisiens ont l’hrissa et nous avons Sa Majesté.
Et que penses-tu de l’initiative de création du Conseil économique et
politique ?
Déjà il ne s’agit pas là d’une initiative récente. Ce conseil est un projet de la Constitution de 1992 dont on en a réentendu parlé en 2008. Ensuite ce conseil est consultatif, c’est-à-dire que son rôle se limite à donner son avis sur les propositions de lois, projets et autres décisions gouvernementales ou parlementaires - sachant que ni l’un ni l’autre n’a le pouvoir de faire passer une loi sans décret royal. Sans oublier que nos ministres inutiles ont assez de consultants, payés avec nos impôts, pour former chacun une équipe de rugby ! D’autant plus que la Constitution avait déjà son conseil supérieur de la promotion nationale et du plan qui a la même fonction, comment et surtout pourquoi ces 2 conseils vont coexister ? Il faut également signaler que certaines prérogatives de ce conseil vont empiéter sur celles d’autres conseils préexistants comme le Conseil supérieur de l’enseignement, le Conseil supérieur de la promotion rurale, le Conseil national de la jeunesse et de l’avenir.. Nous avons assez de conseils consultatifs qui, l’expérience le prouve, n’ont rien apporté de concret depuis leur création, alors à quoi un de plus ?
En gros ce conseil c’est 100 salaires supplémentaires sur le dos du contribuable au profit des mêmes têtes, soit disant bien faites et qui occupent déjà une fonction pour laquelle ils touchent un salaire, afin qu’ils donnent leur avis d’experts à un parlement et un gouvernement manchots. Ce n’est qu’un conseil oisif de plus pour engraisser les gros.
Avant de créer de nouvelles institutions, occupons nous déjà de celles qui existent et de leurs réformes : le parlement et le gouvernement. Ce conseil n’est qu’un fardeau affligeant de plus pour les caisses de l’Etat et j’espère qu’il disparaitra avec la nouvelle Constitution.
Pourtant il compte des personnalités courageuses et patriotes ! Plusieurs n’ont pas fait le baisemain à Sa Majesté mais l’ont salué d’une poignée de main !! C’est tout de même une forme de servitude dont on s’est débarrassé et un grand pas vers la démocratie !
Décidemment, quelle piètre idée de la démocratie et du patriotisme.. Ça se résumerait à qui fait ou ne fait pas la courbette devant le monarque ?
Avant de jubiler devant l’acte de « bravoure » de Nabil Ayouche & Co, tu devrais plutôt te demander quels changements sérieux ces clowns comptent apporter en dehors de ce geste « héroïque » à la Spartacus. Ils ont encore la bouche pleine et acceptent de prendre part au nouveau festin oligarchique. La véritable bravoure aurait été d’opter pour le carême en refusant l’invitation.
Comme disent nos voisins algériens « lewje3 f rass wl kiy fl messata » (traduction littérale : la douleur est dans la tête et le point de feu sur la fesse). Le problème et la vérité sont ailleurs.
Le baisemain royal est culturel au Maroc, ce n’est nullement la manifestation d’une quelconque servitude. Certains le font d’autres s’en abstiennent, les premiers ne sont pas des esclaves pour si peu et les seconds ne sont pas des héros pour autant. Au Japon, le peuple et le premier ministre s’inclinent devant l’empereur. Les japonais ne sont pas pour autant les esclaves ou les serviteurs de l’Empereur : le Japon est une monarchie parlementaire où règne une démocratie des plus légendaires. La modernité, les droits fondamentaux et la démocratie ne les ont pas empêchés de conserver un lien très fort avec leurs traditions ancestrales. Obama lors de sa dernière visite au Japon s’est incliné pour saluer l’empereur, en respect des coutumes locales. Tout comme Chirac faisait la bise aux dirigeants arabes. Personne n’est allé traité Barack d’esclave ou Jacques d’homosexuel. Il s’agit là de traditions spécifiques à chaque culture qu’il importe à tous de respecter.
Le baisemain royal symbolise l’attachement et le respect du peuple marocain à sa tradition monarchique, je n’y vois donc aucun problème. La preuve qu’il concerne l’institution monarchique et non la personne du Roi est que le baisemain n’est pas fait à Moulay Rachid, mais exclusivement au Roi. Il ne symbolise donc pas la soumission des marocains à la famille alaouite comme prétendent nos amis de la Justice et Bienfaisance (qui devraient au passage faire l’autocritique du baisemain institutionnel au Cheikh Yassine et à leurs « Sidi » et « lalla » qu’ils vouent aux membres de sa famille). J’ai plus de problèmes avec ceux qui baissent leur pantalon pour récolter quelques miettes qu’avec ceux qui font le baisemain.
Ceux qui voient en l’initiative de ces quelques membres du nouveau Conseil (qui n’est pas la leur puisque beaucoup de politiciens s’y refusaient depuis Hassan II), un signe d’avancée historique du Maroc vers la démocratie n’ont absolument rien compris à la démocratie. Moi j’embrasserai les mains et même les pieds du souverain, ça ne me causerait aucun problème si cela est la tradition de mon pays, mais ce n’est pas pour autant que je cesserai de me battre pour la liberté, la dignité et la justice. Et quand le Maroc sera une démocratie en bonne et due forme, conserver ce geste qui nous lie à notre Histoire ne sera que la preuve de notre maturité politique : Nul besoin de détruire le passé pour construire l’avenir.
En parlant des décisions politiques, tu as entendu le discours royal du 9 Mars ? Le Roi a écouté son peuple, tout a été dit !
Oui je l’ai écouté. Le moins que l’on puisse dire c’est que c’est un discours courageux. Le Roi a pris de vitesse le gouvernement et les partis à un moment où tous les signaux sociaux sont passés à l’orange. Il a évité au Maroc de se transformer en Sidi Bouzid. On n’en attendait pas moins de notre jeune monarque qui a fait le choix de la modernité avant même son intronisation. Il a su se montrer audacieux. On peut également dire qu’il est historique, non dans ses promesses, mais par le fait que c’est la première fois que la monarchie cède à une pression populaire.
Par contre, ceux qui ont vu dans ce discours une concrétisation quelconque de la démocratie et qui en arrivent par là à conclure que les manifestations n’ont plus lieu d’être en sont très probablement à leur premier discours royal. Mais c’est déjà cela de gagné qu’ils commencent à s’intéresser aux affaires politiques de leur pays.
Au risque de passer encore pour l’éternel insatisfait qui ne souhaite que jouer les contestataires, j’aimerai préciser que si (presque) tout a été dit, tout reste à faire et c’est ce qu’il ne faut pas perdre de vue.
Ceux qui ont l’optimisme de Marie Antoinette ont tort, preuve en est la circulaire du Ministère de l’intérieur, qui fait suite au discours royal, interdisant toute manifestation publique. Les interventions musclées des forces de l’ordre à Casablanca le 13 mars dernier donnent à réfléchir : le discours royal était il sincère ou visait il uniquement à calmer les ardeurs en repoussant les deadlines de manière à essouffler les manifestants ? Tout porte à croire à cette dernière option, sinon supposer qu’il eut été sincère porterait à estimer qu’un ministre marocain puisse prendre l’initiative d’aller à l’encontre des promesses royales sans l’accord préalable du souverain.
Et ceux qui sont pessimistes ont également tort parce que le Maroc a pris un tournant irréversible, nous avons dépassé le point de non-retour. D’où le dilemme du Pouvoir : l’exemple tunisien et égyptien encore frais sur les rétines, il a été décidé d’encadrer les manifestations du 20 février plutôt que de les réprimer pour éviter qu’elles ne dégénèrent en révolution. Ceci a eu pour effet une prise de confiance du coté des manifestants qui ont vu leur nombre augmenter car même les plus sceptiques ont commencé à laisser la peur à la maison pour rejoindre les sit-in et les marches. L’intervention royale était en ce sens indispensable pour essayer de ralentir la cadence des revendications. Et puisque les coups du Makhzen avaient semble-t-il cicatrisé au point que le marocain osait s’exprimer librement sans crainte, il fallait réveiller en lui le souvenir de la douleur pour le décourager, d’où le retour à la répression qui a suivi le discours. Cette correction était en effet nécessaire car elle visait à redonner la mémoire à ceux qui l’avaient oubliée dans l’espoir d’être dissuasif. Car des manifestations d’envergure sont prévues pour le 20 mars prochain. Le dilemme se complique : ces répressions ont ouvert les yeux à une partie des jeunes qui voyaient en le discours de leur roi le Happy End des revendications du 20 février. Mais c’est le beau conte de fées de l’exception marocaine qui prend tragiquement fin. Du coup les manifestants ont gagné en crédibilité.
L’Etat a joué toutes ses cartes habituelles (l’indifférence, la propagande, la répression..) mais ne semble plus détenir la moindre option qui lui permettrait de ne pas céder à la pression démocratique. S’il opte pour la répression le 20 mars prochain, le toit des revendications risque de grimper de quelques étages jusqu’à inquiéter la prétendue unanimité sur la question monarchique au Maroc : Les manifestations ne se feront plus devant le Parlement mais devant le Palais. Par contre, s’il choisit l’option de l’encadrement (dont il a fait les frais le 20 février), la pression de la rue augmentera de façon exponentielle et la monarchie devra encore lâcher du lest.
Le Maroc a bel et bien dépassé le point de non-retour, il marche fermement vers le changement. Lequel ? La balle est dans le camp de la monarchie. Soit qu’elle décide la transition démocratique, en renonçant au monopole du Pouvoir, soit elle condamne le Maroc à de violentes révoltes.
Et je pense que tous ces délais ont pour but de gagner du temps, pour mieux se repositionner. Les marocains étant divisés entre contestataires et hostiles aux manifestations, l’Etat attend de pouvoir évaluer vers quel coté penche la majorité. En même temps, le Pouvoir observe les voisins du coin de l’œil, principalement la Lybie qui a optée pour l’oppression massive, contrairement à Tunis et le Caire qui ont fini par tomber. Le Maroc attend de voir ce que la solution de la force donnera en Lybie pour décider de se tourner vers la négociation ou plutôt vers l’oppression. J’espère que les conseillers du cabinet royal sauront se montrer sages pour éviter au Maroc un bain de sang inutile.
Il est donc indispensable de continuer les manifestations pacifistes, les jours fériés, pour maintenir la pression sur le Pouvoir et surtout gagner en nombre pour ne plus lui donner le choix : la répression n’est possible que sur les minorités. A mon avis, la grande majorité des marocains ne sort pas manifester par esprit de survie. Il faut donc créer quelques actes de bravoure individuelle, non masqués, qui montrent à ceux qui hésitent encore que cela est bel et bien possible. En les persuadant de rejoindre les rangs, la masse prend de l’ampleur et l’argument arithmétique aura à son tour un effet positif sur les individus. On appelle cela l’effet holistique : l’élément influe sur l’ensemble qui à son tour influe sur l’élément.
Le changement le Maroc y allait certes doucement mais de pas ferme de toute manière ! Le Roi a enclenché le processus depuis plus de 10 ans, je ne pense pas que ces manifestations y soient pour quelque chose !
Je pense tout le contraire comme Aboubakr Jamaï. Je suis convaincu que ces manifestations n’y sont pas juste pour quelque chose mais sont le changement même. Et le palais a eu tort de présenter ses réformes comme émanant de son plein gré, parce qu’il refuse toujours cette interactivité entre la monarchie et le peuple - la seule qui peut encore sauver son trône.
Déjà les hommes ne font le bien que par nécessité, lorsqu’il devient indispensable et jamais de façon physiologique. Il faut contraindre l’homme pour qu’il soit juste. L’absence de contraintes le rend naturellement égoïste et individuel. Pour ne parler que de moi, étant la seule personne que je connaisse suffisamment pour parler en son nom, je n’ose même pas imaginer ce dont je serai capable si j’avais entre les mains le pouvoir absolu et exclusif.
Tout système a besoin de ce que l’on appelle un « contre pouvoir » pour assurer sa stabilité (garantir l’équité et la justice). L’équilibre des forces est indispensable pour la paix, il suffit qu’il soit rompu pour qu’une guerre se déclenche.
A l’échelle d’une société, il faut arriver à ce que l’on pourrait appeler un « équilibre des nuisances » entre le peuple et l’Etat. L’Etat dispose légalement, sur mandat populaire, de la force qui lui permettra de contraindre le peuple à l’union malgré la diversité des intérêts communautaires qui le constitue. Et le peuple doit avoir une capacité de nuisance pour empêcher l’Etat d’exploiter ce pouvoir, légué par le peuple, à des fins qui ne servent pas l’intérêt général. Il est donc salutaire que le Pouvoir craigne le peuple.
L’Etat existe par le peuple mais peut ne plus gouverner pour le peuple. D’où la nécessité d’un contre pouvoir qui garantirai que le Pouvoir serve l’intérêt collectif.
Les jeunes qui sont sortis manifester ont créé un contre-pouvoir, absent jusque là de la scène nationale : le Roi est le seul acteur politique, les médias marocains n’ont pas le droit de critiquer ses choix et les partis politiques ne sont là que pour la vitrine. Le contre-pouvoir créé actuellement au Maroc est la pression démocratique de la rue.
D’ailleurs, il est sidérant de voir que Cicéron est toujours d’actualité. Il avait décrit le cycle naturel que suit tout Pouvoir en 6 phases : La Monarchie puis la Tyrannie puis l’Aristocratie puis l’Oligarchie puis la Démocratie et enfin l’Ochlocratie avant que le cycle ne reprenne.
la Monarchie(1) bascule en Tyrannie(2) vu l’absence d’imputabilité car il n’y a ni mandat de Pouvoir ni élections, à laquelle fait suite l’Aristocratie(3) quand le Pouvoir absolu s’entoure de ces amis du même milieu (les riches), qui se dégrade en Oligarchie(4) quand les plus riches, sous couvert du Pouvoir, ne font plus que s’enrichir sur le dos de l’Etat, puis la démocratie(5) apparait d’un ras-le-bol populaire de voir les richesses concentrées entre si peu de mains ; avant de sombrer dans l’ochlocratie(6) au cas où le Pouvoir refuse de céder, et qui est le pouvoir de la foule (que nos illuminés petits politologues appellent sauvagement démocratie) et qui est le chaos de toute société.
L’ochlocratie c’est le pouvoir entre les mains de la majorité, la masse, la « populace » qui ne connait pas la Raison ou l’intérêt général mais ne reconnait que l’intérêt individuel. C’est pour éviter au Maroc l’évolution vers cette forme là qu’il est dans l’intérêt du Pouvoir de négocier avec les revendications justes et légitimes de l’élite intellectuelle marocaine reprises par le mouvement du 20 février. Parce que la colère de la masse, qui ne profite presque pas des richesses produites et qui est obligée de s’organiser en secteur informel, est sourde et aveugle. Elle risque d’être ravageuse.
A en croire l’anacyclose de Cicéron, le Maroc suit la même évolution. Nous en sommes au peuple opprimé par l’oligarchie qui réclame la démocratie. Nous avons la chance d’avoir l’opportunité de le faire sous couvert de la Monarchie si cette dernière accepte de céder de son pouvoir au peuple.
En optant d’accompagner le changement, la monarchie qui va permettre la continuité de l’Autorité légale, propice à la mise en place de réformes radicales sans passer par le chaos : la chute du Régime, et donc l’absence d’Etat, voit éclore les revendications communautaires qui veulent tout et tout de suite, tellement elles ont été sous l’oppression du système précédent, et Dieu seul sait à quel point notre peuple est hétéroclite. Toutes ces communautés qui étaient unies au début pour faire tomber le régime, se rendent compte qu’elles ne partagent ni les mêmes intérêts ni le même projet d’avenir : unis dans la contestation, opposés dans le dessein. C’est en cela que la conservation de la monarchie est indispensable pour assurer la transition démocratique, car elle permettra la continuité de l’Etat (le Pouvoir) qui se chargera d’organiser les réformes profondes qui profiteront à la fin à toutes les communautés sans que celles-ci ne se chargent de les réaliser elles mêmes, au dépend des autres.
Crois tu que le Maroc deviendra une démocratie comme celles qu’on voit sur les télévisions occidentales ?
L’occident n’est pas un bloc monolithique et n’est pas forcément un modèle à suivre. Nous pouvons trouvez notre propre voie. Le Maroc, comme ses voisins, n’a jamais connu la démocratie, mais son peuple avance surement vers elle, à son rythme et à sa manière. Elle sera la sienne, parce qu’elle aura été produite par lui et pour lui. Le devoir de la monarchie est de respecter la marche de son peuple si elle veut continuer à faire partie de son quotidien et ne pas être relégué aux tiroirs de son Histoire.
Le roi Mohammed VI devra prendra sa décision car le peuple refusera tous les liftings et les maquillages qu’on lui proposera. Il veut des réformes radicales. Le peuple ne veut plus de cet archaïsme paternaliste ; il a même compris que cela ne servait à rien de s’en prendre à la personne des voleurs et des pourris, mais que la solution est de changer l’organisation politique qui a permis leur avènement : la Constitution.
Ni le Roi ni ses protégés ni le gouvernement ni les parlementaires ni les citoyens ne sont à blâmer quand l’eau est souillée à la source : Lorsque la Constitution rend le pouvoir au dessus de toute critique, il ne peut que dévier. Quand la justice n’est pas indépendante, elle ne s’appliquera qu’aux pauvres qui n’échappent jamais aux mailles de son filet, alors que les puissants seront à l’abri des punitions qu’ils méritent. Quand le gouvernement et le parlement n’ont aucun pouvoir, ces postes ne deviennent qu’un moyen de s’en mettre plein les poches. Quand l’entourage du pouvoir se sert du parapluie de la sacralité royale pour faire de l’économie nationale une propriété semi-privée, le secteur informel (drogues, prostitution, corruption, piratage..) ne peut que foisonner. Comment veux-tu qu’avec la fascination pour l’argent facile et la corruption de l’élite politique, qui n’a pas de comptes à rendre, il n’y ait pas une généralisation de ces mauvais comportements à toute la société ?
Tous les acteurs politiques et sociaux nationaux (du Roi jusqu’au chômeur) ne sont que le fruit de cette Constitution féodale et moyenâgeuse.
Et donc la démocratie devra commencer par là : la réforme profonde de la Constitution pour répondre aux attentes légitimes et incontournables du peuple marocain qui a droit à la liberté, la justice, la dignité, l’éducation, la santé et le travail peu importe sa classe sociale. La refonte de la Constitution permettra la construction d’un Etat de droit, où les parents pourront enfin élever correctement leurs enfants, leur apprendre les vertus de l’effort scolaire qui permettra la qualification et cette qualification conduira à un emploi. C’est là le schéma d’une société crédible qui donne à ses citoyens les moyens de mieux la servir.
Mais là nous sommes dans le rêve, dans l’idéalisme. Il faut sortir sur le terrain, comprendre le contexte et savoir à un moment être réaliste : penser à ce qui est faisable plus qu’à ce qui serait le mieux si l’on souhaite atteindre un jour notre idéal.
On ne change pas une société par un discours, tout comme on ne la change pas par un décret. Il faut un travail de fond, qui n’oublie pas l’objectif mais qui sait interagir avec le contexte national et international.
A l’échelle nationale, la monarchie parlementaire ne peut se réaliser sans partis politiques forts et efficaces. Chose que nous n’avons pas actuellement. Voilà pourquoi je pense qu’il faut maintenir la pression le 20 Mars mais se concentrer plus sur nos partis existants. Les pousser à faire leur 20 février interne pour être à la hauteur de la modernité qu’exige la jeunesse marocaine. La monarchie souhaite le changement, faisons acte et empruntons cette voie parce qu’il n’y a pas de démocratie sans représentativité parlementaire. Et il n’y a pas aucune crédibilité politique avec 34 partis politiques, c’est une entrave à toute transition démocratique. Ce pluralisme de vitrine vise à écarter le marocain lambda du paysage politique pour le convaincre que « la politique c’est trop compliqué » et qu’il s’en désintéresse. Alors que les idéologies politiques se comptent sur les doigts d’une seule main. Il faut au Maroc un nouveau code des élections (moudawanate lintikhabates) pour simplifier à tous les marocains, sans exception, leur rôle et les enjeux de la politique pour qu’ils puissent jouer convenablement leur rôle de citoyen. Cette mission incombe aux partis politiques et aux médias qui doivent organiser des débats nationaux télévisés pour vulgariser la politique. Il y a du travail à faire.
Le rôle des médias est fondamental, ils vont permettre d’écouter tout le monde : ceux qui pensent qu’il faudrait instaurer une primature comme transition entre la monarchie absolue et la monarchie parlementaire, ceux qui pensent que la monarchie parlementaire peut faire suite dès demain au régime actuel et même ceux qui voient le Maroc comme une république. Il ne faut pas avoir peur du débat d’idées, respectons nos intelligences, écoutons les arguments de chacun et donnons le dernier mot à la raison.
Les marocains voterons mal ? c'est un risque très probable vu que nous n’avons pas l’habitude de la pratique politique. Mais ils apprendront au fil des expériences électorales. Ils risquent d’élire des voleurs et des incompétents ? c’est une probabilité. Mais comme les institutions seront transparentes et les médias libres, tous les dépassements et les détournements seront dévoilés. Et comme la justice sera indépendante, tous les corrompus aux postes de commande devront répondre de leurs délits devant la Cour. Les médias sont considérés comme le 4eme pouvoir parce qu’ils sont une institution dissuasive pour tout responsable opportuniste et permettront autant aux citoyens qu’aux responsables d'apprendre ensemble la pratique de la démocratie au fil des mandats.
Il est donc indispensable que les médias audiovisuels cassent leurs chaines. Je ne suis pas de ceux qui croient en la révolution 2.0. Facebook est une excellente plateforme de partage d’idées et d’opinions qui peut rassembler des contestataires mais elle ne permettra jamais d’organiser le débat politique qui permettra de faire murir les réflexions et les faire converger vers un projet commun. Sur ces social network les informations fusent et vont dans tous les sens, chaque jour connait la création de nouveaux groupes de discussion et des idées naissent chaque semaine, des initiatives aussi diverses que contradictoires qui arrivent à rassembler quelques dizaines de marocains chacune et ne au final que nous diviser et donc nous affaiblir. D’autant plus que sur ces sites sociaux, nous ne savons pas à qui nous avons affaire : il y a beaucoup de profils mais très peu d’identités, ce qui rend la manipulation facile. Voilà pourquoi je ne pense pas que le Maroc se construira sur Facebook.
Si l’organisation incombe aux médias, l'animation du débat politique est le rôle des partis politiques et des élites intellectuelles. Parce qu’il est indispensable que les réflexions se fassent autour d’écoles de pensée pour qu’elles soient constructives et non pas que chaque petit groupe se lance dans des initiatives minoritaires et donc inefficaces. Un mouvement qui se fixe comme objectif la chute du Régime ne doit présenter au Pouvoir aucun interlocuteur car il ne cherche pas à négocier, mais se doit d’être un mouvement de masse monolithique ; alors qu’un mouvement qui se veut réformiste a besoin de leaders, de voix écoutées qui permettent d’orchestrer la reconstruction et la négocier. Moulay Hicham me semble être le bon leader dont a besoin le mouvement du 20 février et cela pour plusieurs raisons : son choix réaffirmera la volonté réformiste du mouvement qui ne vise pas la famille alaouite mais qui souhaite la voir accompagner le changement, il sera le parfait interlocuteur parce que d’un coté il tient un discours représentatif des attentes de la jeunesse marocaine et de l’autre il a l’éducation, le statut, l’art et la manière de s’adresser au Roi.
Sur le plan international, pour comprendre la crise marocaine actuelle, il faut remonter quelques décennies en arrière. Le délabrement actuel est le fruit des 30 dernières années du règne de Hassan II où le Maroc a opté pour des choix budgétaires catastrophiques (principalement pour le renforcement de l’armée censée résoudre le problème du Sahara) qui ont eu un cout terrible en matière de développement humain (taux de scolarisation, accès aux soins, chômage..). D’autant plus que ces choix budgétaires ont lourdement endetté le Maroc auprès du FMI (Font Monétaire International) qui imposera au royaume ses célèbres « politiques d’ajustement structurels » qui ne profitent qu’aux puissances mondiales.
Il ne faut pas perdre d’esprit que de nos jours, et grâce à la mondialisation, rares sont les Etats souverains, surtout dans le tiers-monde. Le Maroc, comme toute l’Afrique, n’est pas un Etat indépendant économiquement et donc politiquement. Voilà pourquoi la bataille actuelle pour l’instauration d’une démocratie chez nous ne sera que le premier chapitre d’un long et accablant combat de résistance aux pressions internationales. Il ne faut pas que cela nous décourage, mais plutôt qu’il nous ralentisse dans notre course aveuglée derrière nos droits spoliés. Nous devons réfléchir sérieusement à l’avenir et donc à quelle politique étrangère allons nous opter, qu’allons nous faire de cette dette ? Faut-il faire comme les pays d’Amérique latine (l’Equateur, l’Argentine, le Paraguay..) qui ont refusé de payer leurs dettes à la Banque Mondial et au FMI qu’ils jugeaient illégitimes ? Quelles alliances allons-nous envisager pour pouvoir contrer l’Empire du Capital néolibéral ? repenser au projet du Grand Maghreb, s’allier aux pays d’Amérique latine, à la Chine, aux nouvelles démocraties arabes qui arrivent.. sont des éventualités auxquelles il faut réfléchir.
L’un des points encourageants est que le Roi Mohammed VI s’est éloigné depuis son intronisation de tous ces chefs d’Etat voyous qui règnent dans les contrées voisines et Moyen-orientales en gardant le minimum de relations diplomatiquement correctes, il est donc bien vu par leurs peuples avec qui nous devront négocier des alliances futures. D'autant plus qu'il s’agit d’un Roi jeune, moderne et qui a su se montrer favorable au changement, je pense qu'il saura mener le Maroc a bon port et en faire l'un des rares pays souverains au Monde.
Voilà pourquoi je pense que nous sommes aujourd’hui capables d’imposer la démocratie chez nous et de la protéger de tous les vautours du néolibéralisme planétaire grâce à la création de nouveaux contre-pouvoirs.
En résumé, le Roi devra opter pour l’interactivité, briser ce fossé qui sépare la monarchie de la rue et entamer des réformes radicales qui garantiront au Maroc un nouveau départ, sur de nouvelles bases démocratiques. Ce n’est que là que l’on pourra parler d’exception marocain car nous serons le premier pays arabe à réussir sa transition démocratique sans faire couler de sang.Le Maroc devra se détourner de ses alliés d’autres fois, sauf si ces derniers (France et USA principalement) souhaitent des échanges d’égal à égal, et se tourner vers de nouvelles coalitions qui protégeront son intégrité.
Il ne devra plus se fier aux recommandations de ses conseillers actuels - dont les valises sont déjà prêtes pour quitter le Maroc vers leur 2eme "nation" - dont ils ont déjà le paseport- au cas où ça pète chez nous. Il devra désormais s'entourer de personnes honnêtes, intègres et intelligentes et surtout tenir les promesses de son discours du 9 mars. Nous avons en mémoire le "Je vous ai compris" de De Gaulle, puis sa décision, suite aux grèves de Mai 68, de lancer un référundum que français attendent à ce jour.
Le courage, c’est certes aller vers l’idéal mais il est aussi la compréhension du réel et des enjeux. Et j'espère que des 2 cotés, des manifestants comme du Pouvoir, on écoutera la voix de la Raison pour qu'on emprunte tous le chemin de la Paix.
Pourquoi il y a cet acharnement sur le titre de commandeur des croyants ?
Déjà j’aimerai répondre à M. Benkirane du PJD qui a prétendu sur une chaine télévisée arabe que cette qualité sacrée remontait à des siècles au Maroc voilà pourquoi la quasi unanimité des marocains y sont attachés (alors qu’aucun référendum n’a été organisé dans ce sens à mon connaissance). Le titre de commandeur des croyants n’a été adopté au Maroc qu’à l’époque de Hassan II, ses ancêtres jusqu’à son père Mohammed V portaient le titre de Sultan. Cette décision, sur la proposition de Abdelkrim Al Khatib (fondateur du PJD), Allah Al Fassi (Istiqlal) et avec l’appui de quelques conseillers de De Gaulle, se verra constitutionaliser en 1962. Ce titre protégera le trône en conférant au Roi une légitimité sacrée, d’ordre divin et rendant donc toute décision royale incontestable, au dessus des lois humaines et donc au dessus de la démocratie.
En démocratie, si l’on veut échapper à la critique, il faut s’éloigner du pouvoir. Il faut donc choisir entre la sacralité et la démocratie : c’est l’eau et l’huile, elles ne se mélangeront jamais. Et c’est l’une des contradictions du dernier discours royal qui a voulu insister sur les deux.
Ce titre ne date donc pas de si loin et sa légitimité est contestée puisqu’il servait la politique autocratique de l’époque. D’autant plus que l’entourage royal s’en sert comme bouclier à chaque fois que l’on ose contester une de leurs décisions : « c’est la volonté royale ! » clos tout débat démocratique.
Que penses-tu de Mohamed Aliouine ?
Que n’a-t-on pas dit sur Aliouine ! Je ne peux que respecter son vécu, partager son désarroi et saluer son courage. On peut diverger sur les moyens, on peut diverger sur la façon et la méthode, mais nous sommes mobilisés pour la même cause : un Maroc meilleur à l’avenir. Mohamed Aliouine, il y en a des milliers au Maroc ; et c’est pour ne pas dire des millions. Il fait partie de cette majorité marocaine, minoritairement représentée. Les internautes marocains s’emballent sur des pourcentages et des proportions de participations à des groupes de discussion sur Facebook pour extrapoler sur l’avis des marocains, mais ils oublient qu’il existe un peu plus de 3 millions de profils facebook marocains (selon Socialbakers) mais que nous sommes plus de 35 millions de marocains, soit 32 millions non représentés sur la toile. Il existerait un peu plus de 600.000 abonnements internet au Maroc, c’est pour dire la représentativité du service de communication le plus rapide au monde chez nous. Même le discours royal du 9 Mars n’aurait été suivi que par 5 millions de téléspectateurs selon Maroc Metrie. Mohamed Aliouine c’est la voix de cette écrasante majorité non représentée. Cela fait mal au cœur à certains nantis de l’entendre parler, tant mieux. Il est temps qu’ils réalisent qu’il existe au Maroc des marocains qui n’ont pas eu ni leur éducation ni leurs privilèges. Et cette majorité marginalisée et silencieuse peut très bien, du jour au lendemain, se soulever pour réclamer son pain. Et j’ai un doute que ceux là optent pour un freeze dans un espace publique comme moyen de contestation. Ces marocains ont mal à leur tête, mal dans leur chair et mal dans leur poche. Ils ne vivent de rien, ils n'ont donc rien à perdre. Les jeunes du 20 février nous auront prévenu.
J’aimerai en profiter aussi pour dire un mot sur les MRE en général, et qui selon certains internautes locaux, n’auraient le droit à la parole que s’ils rentrent. Voulant par là insinuer qu’ils seraient moins marocains que ceux bordés par nos frontières. Ces marocains là, parce que je les ai côtoyé, sont bien plus patriotes que beaucoup de marocains de l’intérieur. Ils ont un amour démesuré pour leur pays, l’ont quitté à contre cœur et leur principale activité sur le net est de suivre ses nouvelles. Partir n’était pas une démission, mais un sacrifice. Et leur quotidien le prouve, ils se tuent au travail et se privent de beaucoup de plaisirs simples parce qu’avec l’argent durement gagné ils entretiennent des familles au Maroc. Les frais médicaux de leurs parents, les frais de scolarité de leurs frères et sœurs, les factures et les crédits de la famille. Ils sont près de 3 millions et leurs transferts de devises représentent plus de 10% du PIB marocain. Contrairement aux investisseurs étrangers qui ne payent pas d’impôts chez nous et qui rapatrient leurs gains, nos MRE n’ont d’yeux que pour le Maroc avec des transferts de fond qui dépassent les 60.000 millions de dirhams en 2007. C’est à ces personnes là que l’on veut interdire de discuter de l’avenir du Maroc ? Ils sont plus investi pour le développement de leur pays que ces jeunes navrants qui osent remettre en question leur patriotisme.
N’as-tu pas peur de dire tout cela ? de prendre une position aussi contestée parce que le moins que l’on puisse dire c’est que tu ne caresse pas dans le sens du poil !
Je te mentirai si je te répondrai que non. Oui, j’ai peur. Même très peur parce que «3ziz 3liya le7mi» comme on dit. Mais en même temps j’aurai du mal à me regarder dans le miroir si je n’avais pas défendu mes convictions aà l'heure où nouvelle page de l’Histoire du Maroc s'offre à nous. Et je suis déçu de mes conpatriotes qui refusent de participer à sa rédaction. Je pense que la dignité est plus importante que la vie, pour la simple raison que la vie sans dignité n'est pas une vie. Ne comprend pas par là que j’en appelle aux démarches suicidaires. Cela est le propre de ceux qui n’ont rien à perdre, moi je pense plutôt que nous avons tous quelque chose à y gagner. Je suis donc pour l’héroïsme d’un peuple et non pour le sacrifice de quelques martyrs.
Est-ce que je tiendrai le même discours si je me retrouvai dans un commissariat où une bande de policiers vont « m’apprendre la politesse » (pour reprendre leur réplique favorite : gha n3elmok trabi), je n’en sais rien. D’ici là, dans le confort démocratique que m’offre la toile, je m’exprime librement en restant fidèle à ma pensée que je suppure depuis quelques années déjà sur ce blog.
Je n’écris pas pour les convaincus. Ni même pour les opportunistes qui vont tout faire pour maintenir le statu quo au Maroc; j’écris pour essayer de mobiliser l’immense majorité qui se situe entre les 2, qui a du mal à se faire une idée claire sur ce qui se passe parce qu’on l’a habitué à ce qu’on pense à sa place.
Dans l'attente de lendemains qui chantent, nous oublions de vivre le seul espace qui nous est réellement offert et qui est aujourd'hui. " Ainsi nous ne vivons plus, nous espérons de vivre " disait Pascal. Alors que nous devons vivre, ici et maintenant, et lutter. Aller à la conquête du Ciel, parce que lorsqu'on veut nettoyer des escaliers on commence par le haut. Il faut arrêter de maquiller notre lacheté par une soit-disant sagesse passive et habiller nos intérêts personnels par le vêtement de la Patrie. Nous voulons vivre aujourd'hui. Nous avons eu notre lot de marchands de rêve et notre avenir n'est plus à vendre.
Aujoud'hui, nous sommes le 20 Mars.
Vos empreintes